Ce que les banques centrales doivent à Marx

«La centralisation du crédit entre les mains de l’État, au moyen d’une banque nationale et d’un monopole exclusif.» Vous l’avez reconnue : cette citation de Karl Marx apparaît dans «Le Manifeste du Parti Communiste» (chapitre II, 1848) où l’auteur énumère les mesures économiques visant à transformer la société capitaliste en une société socialiste. Marx y explique que la centralisation du crédit permettrait à l’État de contrôler le financement de l’économie.
Utopique, Karl Marx ? Pas vraiment, car son programme résonne étrangement avec le rôle de nos banques centrales modernes. Visionnaire même – Karl Marx- pour une personne, vivant en un temps où l’or servait de médium d’échange, qui prévoit l’édification d’un tout nouveau système où ce métal sera progressivement aux oubliettes. Il savait bien que, les quantités d’or et d’argent-métal étant par définition limitées, la masse des crédits ne pourraient être multipliée qu’à la faveur d’un nouvel expédient – nécessairement politique. Il pressentait, avec raison, que les limites physiques de l’or entraveraient l’expansion capitaliste. Intuitivement, il sentait que seul l’Etat peut s’arroger le monopole de la création monétaire par la courroie de transmission de l’expansion du crédit. Je ne sais si, au XIXᵉ siècle, il anticipait déjà un mécanisme central de contrôle économique…qui trouve aujourd’hui un écho frappant dans le rôle des banques centrales modernes !
Son idée était simple mais puissante. Seule une prise de décision centralisée et monopolistique en termes de financement est susceptible d’orienter utilement tant la production que l’investissement. Marx imaginait certes ce mécanisme dans le cadre d’une société «socialiste», mais les banques centrales contemporaines incarnent -en beauté- ce processus. Par la fixation des taux d’intérêt, par la supervision des banques commerciales, par la gestion de la masse monétaire, elles conditionnent directement l’accès au crédit et la circulation des capitaux. Leurs décisions déterminent quels secteurs peuvent prospérer, quelles entreprises peuvent investir, les grandes orientations économiques. Exactement comme Marx l’avait pressenti, nos banques centrales détiennent et concentrent «le» Pouvoir.
Lui qui soulignait que le contrôle du crédit est un levier stratégique pour stabiliser la société et réduire les déséquilibres économiques. Il serait ravi car les banques centrales modernes utilisent leurs instruments – taux directeurs, politiques d’assouplissement quantitatif, mesures de régulation financière – pour juguler les crises, pour contenir l’inflation, pour stimuler la croissance. Dans un monde capitaliste et bien-sûr pas socialiste – mais on s’en fiche un peu – le rouage fondamental identifié par Marx est là : il consiste en un pôle central de décision capable d’insuffler vie à l’économie – et parfois à la ressusciter – par le crédit.
Certes, le Manifeste du Parti Communiste de Marx et d’Engels nous explique-t-il en substance que «la caractéristique des mesures communistes est qu’elles impliquent une expropriation radicale de la propriété de la bourgeoisie, la centralisation du crédit, l’abolition de l’héritage, et d’autres interventions qui s’opposent directement aux droits de propriété existants.» Il n’en reste pas moins que ce fut Richard Nixon – ennemi juré du communisme ! – qui put concrétiser un des points fondamentaux du programme marxiste, le 15 août 1971, en supprimant la convertibilité du dollar en or. Coup de force, et tour de passe-passe, qui démonétisa l’or et qui instaura le système de la monnaie fiduciaire, autrement dit basée sur la «confiance», et plus sur une relique devenue du jour au lendemain ringarde et barbare. Sans le vouloir, Nixon aura ainsi permis de réaliser la condition technique pour la centralisation du crédit telle que la pensait Marx. Paradoxe typique car le capitalisme a souvent – par pragmatisme- emprunté des dispositifs issus de l’imaginaire socialiste pour assurer sa survie (sécurité sociale, régulation étatique, nationalisations temporaires, etc.).
Ce monopole de la banque centrale créa une nouvelle forme de servitude car toute la chaîne des intervenants et des acteurs de l’économie – consommateurs, entreprises et mêmes les Etats – en devinrent dépendants. Prêteuses en dernière instance, elles le devinrent en premier ressort dès 2007, concentrant de facto le pouvoir monétaire en leurs seules mains, consacrant une toute puissance que même Karl Marx aurait admiré, mais qu’il aurait évidemment exploité pour parvenir à d’autres fins. Marx ne voyait en effet pas la centralisation du crédit comme un simple outil technique, mais comme une étape transitoire dans le processus révolutionnaire d’abolition du capitalisme. Tandis que les banques centrales poursuivent, pour leur part comme on le sait, un objectif tout autre : qui consiste à maintenir la stabilité du système capitaliste et non à le dépasser. Autrement dit, s’il a été visionnaire sur le rôle du crédit, Marx aurait été consterné de voir ce mécanisme utilisé pour sauver le capitalisme – plutôt que pour le renverser.
Il aurait néanmoins été émerveillé par notre Banque Centrale Européenne, supra nationale, qui réunit 20 pays sous l’égide d’une monnaie unique servant de medium d’échanges à 350 millions de personnes qui génèrent un Produit Intérieur Brut de 16 trillions d’euros. Puisse-t-elle – notre BCE – se montrer digne de la voie ouverte par Karl Marx – et la faire prospérer! – par un renversement nietzschéen des valeurs en contribuant activement à apaiser le fétichisme et la phobie des déficits publics. Plutôt que de se contenter de stabiliser le système existant, au mécontentement quasi général, que les banques centrales deviennent moteur de changement social.
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7 commentaires
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Vous dites bien:”«La centralisation du crédit entre les mains de l’État, au moyen d’une banque nationale et un monopole exclusif.» Mais en fait, pour bien jouer son rôle, une banque centrale doit être en fait quelque peu ”à l’extérieur de l’État”. n’est-ce pas?
On le voit bien aux É-U où l’administration Trump tente par tous les moyens de faire plier la Fed ai plan des taux d’intérêt. L’une veut une plus grande fluidité économique pour des fins politiques, tandis que l’autre joue toujours la carte de la prudence.
C’est cette indépendance de l’État qui fait sa force et son utilité
Certes, mais l’indépendance des BC fut toujours une légende urbaine.
Les BC restent “the only game in town” car sont les seules à disposer du levier de l’argent…denrée désespérément rare par les temps actuels.
Elles doivent donc être mises à contribution!
Un trésor de contradictions, voilà ce que nous a offert l’évolution du Capitalisme [par analogie au Libéralisme des Lumières] à l’aune des banques centrales et de la contre-révolution néo-libérale.
L’évolution du Capitalisme [une idéologie] dans le temps et l’espace – comme nous ne pouvons plus l’ignorer à présent – repose en effet sur un ensemble de contradictions. Et les banques centrales [ainsi que les gouvernements] n’échappent bien évidemment à cette vue de l’esprit consistant à assurer coûte que coûte la survie d’un modèle économique aujourd’hui totalement dévoyé.
Jadis, Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi – économiste suisse – influencé d’abord par Adam Smith, embrassa la cause libérale et fréquenta les salons de Madame de Staël au sein du Groupe de Coppet [avant que ses théories n’entachent cette constellation]. Son adhésion au libéralisme économique de Ricardo et Smith prendra fin en 1819 avec la publication des Nouveaux principes d’économie politique. Pour la première fois, un économiste évoque une nécessaire redistribution des richesses. Selon lui, loin d’assurer le bien-être de tous, “le libéralisme économique accroît la misère des travailleurs parce que la concurrence exerce une pression à la baisse sur les coûts de production, et donc sur les salaires également, puis, le rythme élevé du progrès technique fait que les anciens résistent en bradant les prix et donc les salaires. Ajouter de la valeur c’est ajouter du capital fixe, des machines, des entrepôts, des forces aveugles de la nature qui ont été redirigées par l’intelligence et l’habileté qui sont autant de richesse future. Ce capital ne produit que s’il est fécondé par le travail qui le met en mouvement”. Sismondi ajoutera que “le surplus et le profit sont accaparés par les riches qui sont propriétaires du capital et de ce fait peuvent décider seul du partage de la valeur ajoutée et de la richesse”. Or, aujourd’hui, le facteur Travail [viable financièrement parlant] tend à disparaître.
Autrefois, Karl Marx sera lui aussi critique face à la destruction du travail par le capital : “la tendance du capitalisme est de remplacer la main-d’œuvre par le capital pour augmenter le profit. Ceci se fait forcément au détriment de l’emploi”. Par conséquent, jugera-t-il, l’existence du chômage est une bonne chose pour les “patrons” car elle engendre la baisse du coût du travail. D’ailleurs, Marx ne parlait-il pas de l”armée de réserve de travailleurs”, développé dans le chapitre 25 de son ouvrage Das Kapital?
Quant à la contre-révolution néo-libérale opérée dans les années 1980, le mantra au cœur de son logiciel – au prétexte du laisser-faire le marché avec le recul de l’État – fut d’appréhender le marché du travail exactement comme les autres marchés : ajustement de l’offre et de la demande par les prix. Or, le travail est encadré par la lourdeur des législations [salaire minimum, obtention d’un permis de travail, filet social obligatoire, indemnités de licenciement, restrictions sur les mises à pied et délais d’avis, limitations des heures d’ouvertures des commerces, assurance-chômage et autres indemnités] qui augmentent considérablement le coût de la main d’œuvre et fausse le marché. Un filet de protection – toujours selon cette même approche – qu’il conviendra à détricoter sans faillir. Pour se faire, paradoxalement à cette doctrine , l’approche néo-libérale n’aura pas réduit l’intervention de l’Etat dans le système économique de ce nouveau capitalisme, au contraire, car elle aura finalement permis aux pouvoirs forts dans ce système de contrôler les institutions publiques afin d’utiliser le rôle de l’État pour atteindre l’objectif final de ce courant de pensée économique, qui consista précisément à mettre le plus grand nombre possible de personnes dans une situation de besoin – donc dans une position de faiblesse et de servitude face à ces pouvoirs forts, leur permettant ainsi de faire leurs propres intérêts sans aucun type de contrainte. D’ailleurs, la critique de cette connivence qui embrasse le nouveau capitalisme [crony-capitalism] n’a-t-elle pas aussi fait l’objet d’un chapitre de l’ouvrage de l’historien américain Howard Zinn? Celui-ci y dénonçant une période durant laquelle “le capitalisme ne cesse d’avoir recours à l’Etat”.
En Occident, nos grands Timoniers de la politique – de toutes orientations confondues – se sont donc bien gardés – afin de faire bouillir leur propre marmite [i.e Public Choice] au prisme du “progrès technique” et de cette hypothétique notion d’Intérêt général et de bien commun – de rappeler à leurs ouailles que la vélocité de circulation du Capital [qui n’a plus rien de comparable à celle du Travail d’autrefois] suffit désormais à créer du capital neuf sans impérativement recourir au facteur Travail [comme moyen essentiel de production générateur de profits]. L’accroissement du fossé des inégalités ainsi que l’accroissement des dettes à des niveaux stratosphériques – le pendant de la création monétaire irrationnelle – ces dernières décennies sont là pour en témoigner.
En effet, depuis l’éclatement de la crise financière globale en 2008, les banques centrales sont perçues [et se croient toujours] comme des institutions toutes puissantes, capables de sauver le monde de toute sorte de cataclysmes, eux-mêmes induits par des facteurs endogènes au système économique. La crise économique liée à la pandémie, de même que la crise énergétique associée à la guerre en Ukraine, peuvent être résolues, semble-t-il, par l’intervention des banques centrales mobilisant plusieurs instruments (non-) conventionnels comme les taux d’intérêt et les “assouplissements quantitatifs”. Ces derniers consistent à émettre des volumes exorbitants de monnaie centrale en vue de préserver l’ensemble de l’économie d’une crise systémique – comme celle éclatée suite au dépôt de bilan de la banque d’affaires Lehman Brothers aux États-Unis le 15 septembre 2008.
En fait, depuis la contre-révolution néolibérale des années 1980, qui a rendu les banques centrales indépendantes des gouvernements [entendez que l’on croyait autrefois – finalement à tord – qu’elles ne pourraient plus contribuer à financer les déficits publics en achetant des obligations d’État sur le marché primaire] les banques centrales se poseront en soutien des institutions financières, intervenant constamment sur les marchés financiers pour en garantir les profits [y compris ceux des fonds spéculatifs], mais également afin d’en éviter une mise en faillite susceptible de déclencher une crise financière systémique à l’échelle de l’économie globale [le paradoxe du pompiers/pyromanes]. Cette transformation majeure du rôle des banques centrales les a par conséquent détachées de la société réelle afin de leur permettre de se consacrer au service des intérêts particuliers de la finance de marché. In-fine, une nuisance à l’égard de l’Intérêt général par leur contribution à accroître l’instabilité financière au lieu d’agir pour le bien commun. Tout à l’image des gouvernements s’étant fondus dans ce moule conceptuel visant à la socialisation des pertes et la privatisation des profits. Autant d’errements se mesurant sur l’échelle des déficits publics.
Finalement, les travers du capitalisme et du socialisme ne sont pas si différents en soit, si ce n’est au niveau de la cible visée.
PS: “Face aux crises, le capitalisme ne fait pas que trébucher : il échoue à les penser. C’est ce que Friedrich Engels montre, en 1878, dans la Révolution de la science par Monsieur Eugen Dühring, ou Anti-Dühring, publié dix ans après le premier volume du Capital de Karl Marx, en dénonçant l’incapacité structurelle du capitalisme à comprendre ses propres contradictions. Une critique plus que jamais d’actualité”
https://theconversation.com/a-lage-des-crises-ce-que-nous-dit-encore-engels-259322
Je copie un échange privé avec un lecteur:
Bonjour Monsieur Santi,
Cela fait des années maintenant que je lis avec enthousiasme vos emails.
Je me permets de réagir ici.
Les banques privées sont in fine en charge de mettre l’argent en circulation au travers du taux de réserve, n’est-ce pas là le plus gros holdup du siècle ? On donne le droit a peux de capital de prêter énormément sur base de crédit, et en cas de défaut, on mutualise la perte. Cela crée des aléas moraux inimaginables et ne bénéficie qu’à une poignée d’élus (et prive de facto l’état d’être le légitime émetteur de sa masse monétaire (qui est fiduciaire dans tous les cas), le forçant notamment à emprunter contre intérêt sur les marchés en cas d’inadéquation budgétaire).
D’après vous, Marx ne se retournerait-il pas dans sa tombe ?
J’espère que vous aurez la possibilité de me répondre,
Je vous remercie encore pour vos écrits,
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Ma réponse:
Merci de votre message.
Vous avez raison !
…cependant, au vu de la situation catastrophique des finances et des déficits, s’il n’y a pas d’injections de la part des BC, c’est la Grande Dépression X 100.
Cordialement,
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Enfin, sa réaction:
Je ne disconviens pas de la nécessité d’injecter de l’argent. Néanmoins, le mécanisme actuel ne se fait-il pas au détriment des intérêts de l’état (et donc des citoyens) ?.
Pour quelle autre raison que le lucre de certain avons-nous mis un intermédiaire privé dans la mise à disposition de la monnaie de tous ? On a opposé pendant longtemps une irresponsabilité politique supposée (et ce malgré l’indépendance théorique des BC) en matière d’émission de monnaie (la planche à billet), monnaie qui se dévaluerait de facto. Néanmoins, ce fait a été remplacé par un accroissement de la dette des états (qui en fin de compte reviens un peu au même non ?), dette qui doit nécessairement être refinancée par des banques / hedge funds etc privés qui bénéficient d’un intérêt obligataire. Quand on prend en compte que ces mêmes capitaux ont été générés de manière scripturale par les banques privées (sur base de réserve obligatoires), n’est-on pas face à un système (presque mafieux) visant justement à enrichir les banques privées et leurs actionnaires ?
Cher intervenant, cher Michel,
Un hold-up doublé d’un système qui s’apparente à une organisation [criminelle] où le “prêté pour un rendu” est légion?
Afin d’y répondre, voyons d’abord le phénomène de la création monétaire sous divers angles ainsi que les différentes interprétations de l’inflation ces vingts dernières années; puis la confusion exercée entre la loi offre/demande et la politique de l’offre, respectivement la loi des débouchés [voir mes posts et développements] …
https://michelsanti.fr/trump/le-chomage-affaiblit-un-gouvernement-linflation-le-tue
D’autre part, comment – avec toutes les contradictions [à dessein] induites sur la discipline des “sciences économiques” et de la macroéconomie monétaire post 1970/80 – croire encore aux vertus de la création monétaire en l’absence de profondes et sévères réformes de nos systèmes économiques, politiques et financiers? Une gageure, pour respecter courtois.
Ensuite, mon cher Michel, respectueusement, je n’estime point que tu puisses confirmer à ton intervenant que le phénomène de monétisation des dettes souveraines soit aujourd’hui suffisamment démocratisé. Pas plus que le secteur bancaire fut correctement régulé cette dernière décennie afin d’empêcher un éventuel bail-in [rappelles-toi: bail-out, plus jamais après l’expérience post 2008]. Ni que les agences de ratings aient changé leur logiciel de pensée quant à leur approche dans la notation des dettes souveraines. Ou encore que les gouvernements aient suffisamment acté [compris] que la concurrence fiscale allégeant la charge sur les revenus du capital [ainsi que les multinationales financiarisées à outrance et leurs propriétaires] reste totalement contre-productive à l’économie réelle, car elle nuit à son fonctionnement ordonné [injustice fiscale envers le facteur Travail et délétère vis-à-vis des fonds publics, lesquels doivent notamment assurer la charge du service de la dette]. Nos gouvernements côtoient la folie !!!
Lorsque tu enchéris de la sorte à ton intervenant, cher Michel : “- s’il n’y a pas d’injections de la part des BC, c’est la Grande Dépression X 100 !”, je te réponds: “-Oui, certes, et j’attends avec impatience ce grand nettoyage des écuries d’Augias car depuis trois lustres la fuite en avant n’a fait qu’empirer la situation [une grande capture] faute d’une Grande Compression !” [Comme ce fut le cas sous Franklin Delano Roosevelt” pour répondre à la Grande Dépression des années 1930].Tu dois bien te souvenir des propos de Warren Buffet qui, en 2006 – avant l’éclatement de la crise du subprime US et de la crise des dettes souveraines en Euroland [chocs endogènes] et du choc exogène de la pandémie mondiale de 2020 et du conflit russo-ukrainien débuté en 2014 – déclarait que les riches sont en train de gagner la lutte des classes [par analogie à Das Kapital, l’oeuvre clé de Karl Marx] ? Puis, de son interview accordée à l’époque au New York Times reconnaissant qu’une “lutte de classes” faisait rage? Tout en ayant souligné: “c’est ma classe, les riches, qui a déclaré cette guerre et c’est elle qui est en train de la remporter!” … avant de confirmer à la faveur de la crise financière – 2008 – que cette guerre avait bel et bien été gagnée : “we won” – nous avons gagné !
D’ailleurs, dans une interview accordée à CNBC en 2019, Warren Buffet qui dirige la société d’investissement Berkshire Hathaway ne revenait-il pas à la charge en estimant que “les riches [les ultra] sont clairement sous-taxés par rapport au reste de la population?” Nous sommes évidement et toujours à des années lumières de la taxation issue du “Revenue act” [familièrement appelé “soak the rich tax”] sous Roosevelt. Une taxation coercitive ou une justice fiscale qui ne va pas handicaper la croissance de l’économie américaine durant près de cinquante ans, bien au contraire. Pourtant, l’Oracle d’Omaha, un des hommes les plus riches de la planète, n’a rien d’un Marxiste ni d’un Léniniste.
Il faut avant tout et impérativement remettre à l’ordre le crony-capitalism !!!
Bien à vous deux
“L’homme est bon mais la société le corrompt” dixit Jean-Jacques Rousseau
Un trésor de contradictions à l’aune du crony-capitalism !
Je ne sais pourquoi, mais cette chronique et la précédente [“Pourquoi la Suisse s’est-elle retrouvée dans cette situation?”] me rappelle étrangement le problème d’incohérence des préférences qui nous dit qu’en chaque être, il existe deux personnalités en conflit permanent, de véritables Dr Jekyll et Mr Hyde, jumeaux inséparables qui se détestent cordialement. Au sein de la mythologie, avec l’Odyssée d’Homère, Ulysse doit contrôler son irrationalité en connaissant ses tentations – céder au chant des sirènes – lorsqu’il les gérera par anticipation en liant au mât du vaisseau celui qu’il ne voulait pas devenir.
Ceci m’amène naturellement au pays des banques qui fut le premier, au prisme de sa banque centrale [BNS], à précipiter les taux directeurs en territoire inconnu [relance monétaire]. En sus de défendre contre vent et marée la cherté de sa monnaie au point d’avoir été accusé par les autorités américaines d’avoir manipulé la devise helvétique: le Frs. Il n’est donc pas inintéressant – au delà du fait que “la BNS au bilan de 854 milliards investi à hauteur de 300 milliards dans le S&P500, le Dow Jones Industrial Average et le Nasdaq” – de savoir que la Suisse dispose également d’un “trésor de guerre” sous la forme des fonds de prévoyance [fonds de pension] aux avoirs de vieillesse d’assurés relativement captifs. Des avoirs cependant mobilisables, par anticipation, moyennant de sévères conditions, afin par exemple de faciliter l’accession à la propriété du logement principal aux classes moyennes. Des taux négatifs qui auront eu des incidences non négligeables en terme d’impact sur la rémunération de ces avoirs de prévoyance/vieillesse [lesquels sont d’autant plus contraint à une politique de placement relativement stricte]. Si le nombre de fonds [caisses] de pension tourne autour de 2000 entités, les suisses savaient-ils déjà – avant la baisse extra-ordinaire des taux directeurs de leur banque centrale – que l’externalisation de la gestion de leurs avoirs de prévoyance avoisinait un coût de 5% par année ? Ceci reste d’autant plus révélateur des effets pervers induis par la création monétaire ex-nihilo laissée aux mains des banques commerciales, sachant d’une part que si la dette publique demeure très basse en Suisse, le pays se distingue également par un niveau d’endettement des ménages supérieur aux pays riches ces deux dernières décennies. Un des plus élevés au monde. Les hypothèques y sont pour beaucoup mais aujourd’hui les formes de créances moins nobles gagnent aussi du terrain.
Et si la tendance de la Suisse reste perçue comme un pays riche [avec des ménages aux revenus issus du travail relativement enviables vus de l’extérieur] il n’en reste pas moins qu’une grande partie de la richesse des ménages appartenant aux classes moyennes [à distinguer de celle du pays] n’est qu’une illusion. Il y a quelques années, nous nous étions intéressés à appliquer le coefficient de Gini aux revenus et le pays se montrait bien plus égalitaire que d’autres nation. Cependant, lorsqu’on a appliqué la courbe de Lorenz en terme de répartition de la richesse, la Suisse nous montrait déjà toutes les caractéristiques d’une Oligarchie. D’ailleurs, en terme d’inégalité de répartition de la richesse, la Suisse dépassait aussi la France et l’Allemagne, en 2014, de même que les États-Unis. Comme le jeu de la création monétaire ex-nihilo vis-à-vis de l’immobilier est-il bien pratique, n’est-ce pas? [La réaction d’un intervenant que j’estime très pertinente et éclairée à lire dans la chronique ci-dessous…et datée]
https://michelsanti.fr/immobilier/limmobilier-ce-parasite-de-la-croissance
Les prix de l’immobilier et des actifs ayant été largement inflatés depuis [i.e voir les deux approches de l’inflation sous link du post précédent], un choc sanitaire et un choc géopolitique passés par là, la BNS a donc naturellement resserré sa politique monétaire en suivant la tendance, avant de l’assouplir progressivement à partir du mois de mars 2024. Oui, mais comme le diable se cache toujours dans les détails [car les prix des actifs et de l’immobilier demeurent toujours inflatés en Suisse] et que se sont toujours les mêmes qui finissent par être les dindons de la farce, autant ne pas évoquer le phénomène du “tsunami argenté”: L’effondrement du marché immobilier dû à la démographie, lequel sera renforcé par la destruction du facteur Travail à l’aune du numérique, la digitalisation, la robotique et l’I.A [la destruction-créatrice Shumpétérienne 2.0 reste une vue de l’esprit, n’en déplaise à beaucoup].
Alors, tu bosses pour qui la BNS? En tout cas pas pour l’Intérêt général.
“C’est quand la mer se retire que l’on perçoit les écueils!”
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Raymond – 23 janvier 2023 à 19h31 min
“Voyage dans le temps et l’espace”
Saison 2023 (Master class) : Pour une banque centrale, nous ne sommes que des sujets ! (Le Seigneuriage)
Le changement de paradigme opéré durant les années 70/80, avec le cautionnement de nos gouvernements, aurait dû rappeler aux peuples la chute de Rome! “L’État était alors contesté par de nouveaux barbares qui, conquérants dans l’espace des marchés, ont jouit d’une grande autonomie par rapport au suzerain”. Tout comme la mondialisation ne pouvait prospérer que sur une terre brûlée, poussant les dépenses de l’État à la hausse et leurs recettes à la baisse. On ne le répétera jamais assez, le système post 1970/1980 ne tient que grâce à la dette et aux interventions des banques centrales (argent/dette et système des réserves fractionnaires).
En 1945, en Occident, la faiblesse du système financier fait que l’Etat dicte ses conditions et met en place un “ordre organisé”, nous sommes alors dans le compromis fordien où la “croissance est auto-entretenue par le partage des gains de productivité qu’elle génère : le rendement croissant, s’il est bien partagé, permet à la fois des profits croissants, des prix décroissants, et des rémunérations croissantes. Or, “les nouveaux barbares des marchés jugeront la monétisation préférable à la saisie, à la nationalisation, à la restructuration et verront les marchés financiers pouvant s’autoréguler eux-mêmes. Nos Homo-politicus nous ont imposé cette mondialisation comme une “loi des débouchés” alors qu’une chaîne logistique impose une libre-circulation des capitaux et un développement du système financier. Ils l’ont donc bien réalisé. D’ailleurs, la victoire des actionnaires et de la finance sur les industriels se lit toujours dans l’évolution de 1970 à nos jours, par le poids des dividendes dans l’excédent brut d’exploitation. Certes, Milton Friedman ne voulait pas d’une banque centrale indépendante du fait de la concentration de pouvoirs au profit de personnes exemptes de tout contrôle. Toutefois, à croire qu’il avait oublié que ses préceptes reposent sur l’économie de marché; des marchés financiers soi-disant efficients au point qu’il fallait même en arriver à déréguler la “bête immonde”. Quant aux relations incestueuses, la haute finance et tous ses satellites en regorgent.
Le SEIGNEURIAGE doit non plus être pris à la légère, car les intérêts que touche une banque centrale – moins les coûts de production, de distribution et de remplacement des billets fiduciaires – se sont ces revenus servant à couvrir le coût de ses opérations. Les excédents ainsi dégagés seront à l’État et deviendront pour lui une source de revenu. Le coût de production d’un billet de banque (du papier) – pour 🇨🇦la banque du Canada🇨🇦 par exemple – est évidemment inférieur à sa valeur nominale. Autrement dit, produire un billet de 20 $CAN ne coûte pas 20 $CAN. La banque centrale fournit les billets de banque qu’elle produit aux institutions financières – c’est-à-dire pour le montant qui figure sur les billets (monnaie fiduciaire) – à l’intention de leur clientèle. Les institutions financières paient à la banque centrale pour ces billets en transférant des fonds par voie scripturale. Ensuite, elle investit ces fonds dans des titres émis par le gouvernement comme des obligations et des bons du Trésor (obligations souveraines), ce qui lui rapporte des intérêts. 🇺🇲La Réserve fédérale américaine🇺🇲, qui se trouve être la plus grande émettrice de billets de banque au monde, génère (comme toutes les banques centrales) du profit systématiquement puisqu’elle détient dans ses livres une obligation dont le rendement avoisine 4% pour chaque dollar qu’elle imprime. Comme les espèces ne rapportent aucun intérêt, et comme sa rentabilité sur le SEIGNEURIAGE égale au différentiel entre ce qu’elle touche sur cette obligation figurant à son bilan et le billet (papier) émis, la Fed gagne donc 4% sur chaque dollar imprimé. Les bénéfices d’une banque centrale sont donc proportionnels à la quantité d’espèces qu’elle émet : son SEIGNEURIAGE augmente logiquement en même temps que la masse des billets en circulation.
Prenons comme exemple un billet vertical de 10 $CAN de 🇨🇦la banque du Canada🇨🇦. Supposons que l’investissement lui rapporte 2 % d’intérêt par année pour toute la durée de vie du billet de banque.
10 $CAN x 2 % = 20 cents par année
Disons qu’un billet de banque coûte 27 cents à produire et 15 cents à distribuer, donc 42 cents au total.
Notre billet de 10 $CAN a une durée de vie moyenne de 7 ans.
Pour déterminer le coût annuel de mise en circulation d’un billet de banque, il faut diviser son coût total de production et de distribution (dans ce cas-ci, 42 cents) par sa durée de vie moyenne (7 ans) :
42 cents ÷ 7 ans = 6 cents par année
Mettre un billet en circulation et le remplacer lorsqu’il est usé coûterait donc 6 cents annuellement. On se souvient que le SEIGNEURIAGE correspond aux intérêts gagnés, moins les coûts de production, de distribution et de remplacement des billets de banque.
Si l’on reprend notre exemple, cela veut dire que la banque du Canada gagnerait 14 cents par année pour chaque billet de 10 $CAN en circulation :
20 cents – 6 cents = 14 cents 😉
Monnaie fiduciaire, monnaie scripturale, monnaie ex nihilo et monnaie centrale?
Rappelons la différence entre monnaie fiduciaire et monnaie scripturale. C’est très simple, la monnaie fiduciaire, ce sont les billets et les pièces qu’on a dans nos porte-monnaie. Cette monnaie est créée par la banque centrale. La BCE pour l’Europe, la BNS pour la Suisse, la Fed pour les États-Unis. La monnaie scripturale, du latin classique scriptura, “écriture”, c’est le montant (la ligne d’écriture) qui figure sur votre extrait de compte. Et ne croyez pas que les deux termes “fiduciaire” et “scriptural” désignent la même chose : la monnaie scripturale, c’est un peu comme les jetons que vous recevez au casino si vous jouez. Vous donnez votre argent au casino (donc il ne vous appartient plus) et en échange, vous recevez des jetons avec lesquels vous pourrez jouer ou consommer au sein du casino. En le quittant, vous pourrez à nouveau convertir vos jetons en monnaie fiduciaire ou décidez de garder vos jetons pour votre prochain passage. Votre compte bancaire fonctionne à l’identique. Tant que vous êtes dans le “système” de votre banque commerciale, vous pouvez échanger en lignes d’écriture (virement, carte bancaire…) ou décider d’en sortir en demandant de la monnaie fiduciaire (au guichet humain, mais le plus souvent au guichet automatique ATM — vous noterez toutefois qu’aujourd’hui vous ne pouvez plus retirer tous vos dépôts en une fois sans avoir prévenu la banque commerciale). Pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris : quand vous mettez votre argent dans une banque, vous ne faites rien d’autre que de donner votre argent à la banque… qui en retour vous fait une promesse de vous payer à première demande et cette promesse, c’est le montant de votre extrait de compte, la monnaie scripturale. La nuance semble infime, mais l’argent que vous avez déposé à votre banque ne vous appartient pas sur le plan juridique, il appartient à la banque (hormis la protection toute relative des déposants à hauteur de 100’000 frs ou 100’000 euros). En contrepartie, vous acceptez et recevez la promesse tout aussi relative de la banque de vous payer les sommes demandées quand vous le voulez (hormis en cas de “bank run” par exemple) via les moyens de paiement que la banque met à votre disposition. Si la banque fait faillite… adieu votre argent ! Vous pourrez toujours faire valoir votre extrait de compte chez le liquidateur, pour la forme et le décompte du montant de la faillite.
Pour être complet, il faut encore rajouter un autre type de monnaie… la monnaie centrale. C’est la seule qui représente vraiment la valeur de l’argent et devinez quoi ? Seules les banques commerciales ont le droit d’en profiter. C’est dans cette monnaie qu’elles commercent entre elles et avec les banques centrales. C’est en monnaie centrale que se font les échanges dans les chambres de compensation des banques. Par ailleurs, avec Bâle III, les banques commerciales déposent aux alentours de 10 % de fonds propres dans un système à peine mieux organisé pour protéger les déposants. C’est la base de ce système qu’on appelle “système de réserves fractionnaires” qui vit sur le pari que l’ensemble des déposants et épargnants ne retirera pas ses dépôts en même temps.Vous comprendrez ainsi mieux pourquoi les banques commerciales demandent systématiquement un apport en vous expliquant que ça vous permet de démontrer votre sérieux, etc… blablabla:
En fait, votre apport permet à la banque de disposer des fonds qu’il lui faut pour vous accorder le crédit et donc, créer de la monnaie ex nihilo (principe des crédits font les dépôts et non l’inverse). Mais attention au montant : si vous apportez 20 % du crédit que vous demandez, la banque pourra créer 2 fois le montant de monnaie scripturale… une fois pour créditer votre compte et une fois pour jouer au grand casino de la finance et des bourses mondiales, spéculer et créer des bulles. Sur cette base d’un apport de 20 %, la moitié de la création monétaire scripturale (une facilité de crédit) celle qui vous revient (une illusion de richesse) est injecté dans l’économie réelle, l’autre moitié, la banque commerciale les fera fructifier dans ce qu’on appelle “l’économie financière”, celle des marchés financiers mondialisés et opaques. Ainsi, quand un “sujet” s’endette auprès d’une banque (“le roi”) qui lui sert de la “fausse monnaie légale” (terme qu’utilisait l’économiste Maurice Allais, titulaire du prix de la banque de Suède en économie à la mémoire d’Alfred Nobel pour désigner la monnaie scripturale créée ex nihilo par les banques commerciales). Ex nihilo, donc sans rien produire; les actionnaires de la banque, eux, vont ainsi s’enrichir sans grand risque puisque le bien du “sujet” est nanti (mis en gage par hypothèque ou cedule auprès du “roi”) et que les marchés (les alchimistes) permettent de mieux se rémunérer encore que les crédits. “Transformant ainsi du plomb en or”! On le dit en observant les faits, que les banques ne soutiennent plus “l’économie réelle” au profit de “l’économie financière”, jusqu’au moment où l’État sera appelé à la rescousse en cas de risque systémique et suivra ensuite le schéma “mainstream” de l’orthodoxie budgétaire (austérité ou frein à l’endettement). Consternant!
Dans notre “meilleurs des mondes” – en 2023 – qui osera encore prétendre qu’il n’y a toujours pas un ruissellement du bas vers le haut et non l’inverse?
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