
L’ombre de Keynes plane sur le Brexit
« Quand les faits changent, je change d’avis » : telle était l’une des maximes de Keynes qui était un pragmatique accompli. Quelle aurait été son attitude face au Brexit ? Pour ou contre, il aurait de toute façon été partie prenante aux négociations afin de tenter d’en extraire le meilleur accord possible en dépit des conditions fort défavorables auxquelles est confronté son pays. De fait, ayant représenté la Grande Bretagne lors de la Conférence de paix de Versailles en 1919, puis ayant dirigé la délégation britannique à Bretton Woods au milieu des années 1940 qui a présidé à la refondation de notre système monétaire, John Maynard Keynes était un négociateur hors pair. Il fut en effet un des seuls du parti des victorieux de 1918 à stigmatiser les réparations irréalistes imposées à l’Allemagne vaincue. De même qu’il exhorta la délégation britannique à faire preuve de flexibilité et de compréhension vis-à-vis des tentations isolationnistes américaines, en encourageant ses collègues à faire preuve d’empathie avec leurs alter ego américains.
Les négociateurs britanniques actuels devraient s’en inspirer et comprendre que l’objectif prioritaire des dirigeants européens est de préserver absolument l’Union, et de décourager – par la vertu de l’exemplarité – toute autre tentation d’un autre pays de vouloir la quitter. En ayant la capacité de regarder au-delà de leur simple copie concernant le Brexit, les britanniques comprendraient que la symbolique du deal est aussi cruciale que le deal lui-même ! Sachant que c’est, pour le coup, les deux parties en présence (l’Union européenne et la Grande Bretagne) qui se doivent de faire l’effort de s’intéresser aux positions adverses afin de faciliter un accord équilibré, dont la perspective semble hélas s’éloigner jour après jour. Pour ce faire, la Grande Bretagne se devra de persuader Bruxelles qu’elle restera un partenaire commercial de qualité, et un allié politique indispensable. Là aussi, Keynes prodigue de précieux enseignements.
Lui qui, en 1945, considérait que la meilleure stratégie pour son pays n’était pas de constamment mettre en avant sa contribution à l’effort de guerre, mais plutôt d’embrasser et de faire délibérément face au monde nouveau qui s’ouvrait après la seconde guerre mondiale. Un homme ou un femme de la trempe de Keynes manquent donc cruellement dans la conjoncture des négociations complexes et ardues du Brexit, car il est aujourd’hui crucial que l’ensemble des négociateurs prennent conscience de l’importance de la relation sur tant de niveaux entre l’Europe et son voisin britannique. Et des enjeux majeurs du Brexit car – de fait – nulle nation n’a jusque-là quitté une zone de libre échange et, ce, précisément depuis Bretton Woods ! Le Brexit représente donc le tout premier test de déglobalisation auquel doit face faire l’humanité dans un contexte d’hypercomplexité car, en outre, nulle autre zone de libre échange n’est autant intégrée (tant au niveau du commerce, des services, du flux des capitaux et de la libre circulation des personnes) que l’Union européenne.
Keynes et son agilité mentale auraient donc navigué allègrement à travers le champ de mines qu’est le Brexit, même s’il y a fort à parier qu’il en aurait été un farouche opposant. Il mettait très souvent en garde contre la tentation de sacrifier les acquis du présent pour des perspectives futures meilleures, mais très incertaines. Dès l’âge de 21 ans, il avait en effet noté notre infime capacité de prédiction.
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Michel
Dans son dernier livre, “Mémoires d’espoir” publié en 1970, le général De Gaulle mettait en garde les Européens et les Français contre une possible évolution technocratique d’une construction européenne réalisée contre la liberté et l’intérêt des peuples.
“Ainsi commencée, la mise en œuvre du Marché commun va donner lieu à un vaste déploiement d’activités, non seulement techniques, mais aussi diplomatiques. En effet, l’opération, indépendamment de sa très grande portée économique, se trouve enveloppée d’intentions politiques caractérisées et qui tendent à empêcher la France de disposer d’elle-même. C’est pourquoi, tandis que la Communauté se bâtira dans les faits, je serai, à plusieurs reprises, amené à intervenir pour repousser les menaces qui pèsent sur notre cause. La première tient à l’équivoque originelle de l’institution.
Celle-ci vise-t-elle – ce qui serait déjà beaucoup! – à l’harmonisation des intérêts pratiques des six Etats, à leur solidarité économique vis- à-vis de l’extérieur et, si possible, à leur concertation dans l’action internationale? Ou bien est-elle destinée à réaliser la fusion totale de leurs économies et de leurs politiques respectives afin qu’ils disparaissent en une entité unique ayant son Gouvernement, son Parlement, ses lois, et qui régira à tous égards ses sujets d’origine française, allemande, italienne, hollandaise, belge ou luxembourgeoise, devenus des concitoyens au sein de la patrie artificielle qu’aura enfantée la cervelle des technocrates?
Il va de soi que, faute de goût pour les chimères, je fais mienne la première conception. Mais la seconde porte tous les espoirs et toutes les illusions de l’école supranationale. Pour ces champions de l’intégration, l’« exécutif » européen existe déjà bel et bien: c’est la Commission de la Communauté économique, formée, il est vrai, de personnalités désignées par les six Etats, mais qui, cela fait, ne dépend d’eux à aucun égard.
A entendre le chœur de ceux qui veulent que l’Europe soit une fédération, quoique sans fédérateur, l’autorité, l’initiative, le contrôle, le budget, apanages d’un gouvernement, doivent désormais appartenir, dans l’ordre économique, à ce chœur d’experts, y compris – ce qui peut être indéfiniment extensif – au point de vue des rapports avec les pays étrangers. Quant aux ministres « nationaux », dont on ne peut encore se passer pour l’application, il n’est que de les convoquer périodiquement à Bruxelles, où ils recevront dans le domaine de leur spécialité les instructions de la Commission.
D’autre part, les mêmes créateurs de mythes veulent faire voir dans l’Assemblée, réunissant à Strasbourg des députés et des sénateurs délégués par les Chambres des pays membres, un « Parlement européen », lequel n’a, sans doute, aucun pouvoir effectif, mais qui donne à « l’exécutif » de Bruxelles une apparence de responsabilité démocratique.
(…)
A quelle profondeur d’illusion ou de parti pris faudrait-il plonger, en effet, pour croire que des nations européennes, forgées au long des siècles par des efforts et des douleurs sans nombre, ayant chacune sa géographie, son histoire, sa langue, ses traditions, ses institutions, pourraient cesser d’être elles-mêmes et n’en plus former qu’une seule? A quelles vues sommaires répond la comparaison, souvent brandie par des naïfs, entre ce que l’Europe devrait faire et ce qu’ont fait les Etats-Unis, alors que ceux-ci furent créés, eux, à partir de rien, sur une terre nouvelle, par des flots successifs de colons déracinés? Pour les Six, en particulier, comment imaginer que leurs buts extérieurs leur deviennent soudain communs, alors que leur origine, leur situation, leur ambition, sont très différentes?”