Sanctions russes : retour de flamme

Quatre ans de sanctions qui ont manqué leur cible. En février 2022, le but affiché était d’étrangler la machine de guerre russe : assécher les coffres, couper le carburant des chars, contraindre Moscou à choisir entre le front et la faillite. Les coffres russes ne sont pourtant toujours pas vides. Le déficit budgétaire avoisine certes les 50 milliards de dollars depuis le début 2026, mais les dépenses militaires ont encore augmenté de 3 % en 2025, atteignant 7 % du PIB national. La guerre continue de se financer. Ressassé saison après saison, le récit occidental de l’effondrement russe imminent s’est fracassé sur une économie qui ne s’effondre pas – mais qui mute.
Les sanctions n’ont pas affamé le régime : elles ont changé la main qui le nourrit. Privé du capital occidental, abondant et bon marché, l’État russe s’est retourné vers la seule poche encore pleine : l’épargne de ses propres citoyens. Le Fonds national de richesse a fondu de 64 milliards de dollars en quatre ans, sa réserve disponible n’atteignant plus qu’environ 48 milliards en juin 2026 ; les réserves d’or du fonds sont tombées d’environ 400 tonnes avant la guerre à quelque 140. À mesure que le matelas souverain s’amincit, les dépôts des ménages — des dizaines de milliers de milliards de roubles — deviennent, selon l’aveu même de la gouverneure de la Banque centrale Elvira Nabiullina, «la seule source de financement, pratiquement la seule» du pays.
Quand les sanctions changent de cible
C’est là que l’effet réel des sanctions apparaît, à mille lieues de l’intention affichée. Pour aspirer cette épargne vers les banques de guerre, le pouvoir a déployé un appareil de captation et de surveillance inédit : gel de comptes, traque des transactions «suspectes», contrôle resserré des flux. Loin d’affaiblir l’emprise du Kremlin sur sa population, nous l’avons contraint à l’approfondir. Chaque rouble retenu en Russie est un rouble capté par les autorités. De fait, l’arsenal de sanctions bâti par l’Occident se retourne mécaniquement contre le citoyen russe. Nous qui voulions couper du monde ce régime l’avons soudé un peu plus à son peuple — du moins à son argent.
C’est ici qu’il faut refuser deux facilités symétriques.
La première, occidentale et résignée, conclut à l’inutilité des sanctions.
La seconde, plus séduisante, y voit un espoir caché. Puisque le régime dépend désormais de ses citoyens qui tiennent enfin un levier, eh bien le changement viendra de l’intérieur, là où aucune pression extérieure n’est capable de rien produire.
La vérité gît dans leur intervalle.
Le créancier sans pouvoir
Certes, les sanctions ont-elles créé une condition neuve – et précieuse. Pour la première fois en vingt ans, le pouvoir poutinien dépend de la coopération volontaire de millions d’épargnants. Le contrat implicite du règne — silence politique contre stabilité matérielle — s’inverse car c’est désormais le régime qui a besoin de ce que seuls les citoyens peuvent donner.
Aucune bombe, aucune diplomatie n’avait jamais placé Moscou dans cette position de demandeur. En théorie, le citoyen russe devient créancier et un créancier ça détient un pouvoir.
Mais le piège se referme car le même mouvement ayant fabriqué cette dépendance a en même temps forgé les outils pour l’étouffer. En effet, le régime n’a pas seulement besoin de l’épargne. Grâce aux sanctions, les autorités ont méticuleusement perfectionné l’appareil qui surveille, qui gèle et qui confisque l’épargne de ses citoyens. Aujourd’hui, le créancier russe est privé de tout levier. Ses capitaux sont verrouillés, les sorties d’argent du territoire national sont interdites, les épargnants sont atomisés et incapables de se coordonner.
L’Iran, Cuba, la Corée du Nord l’attestent depuis des décennies. Loin de soulever les peuples, l’étau extérieur les soude à leurs geôliers et tue l’opposition par épuisement. L’espoir et son étouffoir sont nés du même geste de sanction.
Une arme de transformation
Le changement – s’il vient un jour – arrivera donc bien de l’intérieur —non grâce aux sanctions qui auraient déverrouillé une porte, mais car elles ont fermé toutes les autres. Elles n’ont pas armé l’opposant, mais créé les conditions d’une fragilité interne que le régime devra désormais gérer seul, sans pouvoir l’imputer à un ennemi extérieur le jour où sa propre population cessera de croire. Une confiance empêchée de se retirer ne s’écroule pas en pleine lumière : elle se dérobe par-dessous, invisible, jusqu’à ce que le sol cède d’un coup. C’est lent, c’est incertain, nul ne sait si le seuil sera jamais atteint.
Reste alors, pour l’Occident, une leçon plus rude que l’aveu d’un échec. Nous avons cru manier une arme de destruction, mais avons joué avec une arme de transformation dont nous ne contrôlons ni le sens ni le terme. Les sanctions n’abattront pas le régime russe de l’extérieur — elles ne l’ont jamais pu. Contre notre intention et peut-être contre notre gré, elles l’ont rendu dépendant de ce qu’il a passé un quart de siècle à tenter de détruire chez les siens : la foi en l’avenir. Pas la victoire que nous avions annoncée.
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