Le passager clandestin du commerce mondial

Le système commercial mondial ne sanctionne pas les excédents. Un pays peut durablement comprimer sa demande intérieure — salaires contenus, épargne élevée, budget restrictif — pour maximiser sa compétitivité manufacturière. L’excédent ne lui coûte rien : ce sont les partenaires déficitaires qui absorbent l’ajustement, par l’endettement, la désindustrialisation et la pression sur l’emploi.
Keynes l’avait prévu à Bretton Woods en 1944 : son Union de clearing et son bancor devaient contraindre les créanciers à stimuler leur demande interne. Le projet fut écarté. Le problème est donc systémique, non chinois. La Corée du Sud l’illustre — 49,7 Md$ d’excédent courant en juin 2026, portés par les semi-conducteurs — et l’Allemagne plus encore, excédentaire de 6 à 8 % du PIB pendant vingt-cinq ans, dans une zone euro privée d’ajustement de change.
Sans rééquilibrage symétrique, sous-consommer reste payant — pour les autres.
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L’idée d’imposer des contraintes monétaires ou macroéconomiques aux pays structurellement excédentaires pour forcer, entre autre, à doper leurs demandes internes soulève une interrogation quant à la nature même de l’émulation économique.
En cherchant à corriger mathématiquement ces balances commerciales par un dirigisme supranational, que deviennent les vertus de l’effort, la rigueur budgétaire et la compétitivité réelle ? Le cas de pays comme l’Allemagne, qui ont su entreprendre des réformes structurelles exigeantes et consentir à des sacrifices pour redresser leur appareil productif, illustre le mérite de la discipline, quand bien même a t’elle bénéficié d’un Euro faible (ce dernier point, pour ma part, est un autre débat propre à l’Europe). À l’inverse, de nombreuses nations occidentales ont délibérément fait le choix de désindustrialiser leur économie et de privilégier, entre autres, des politiques sociales basées sur la dépense publique, commettant ainsi des erreurs stratégiques internes.
Dès lors, faire peser la responsabilité des déséquilibres mondiaux sur les pays qui réussissent peut s’apparenter à une inversion accusatoire logique. Un système qui pénalise la performance pour subventionner ou protéger les économies déficitaires risque de glisser vers un nivellement par le bas, privant le capitalisme de son moteur principal : l’initiative et la responsabilité individuelle. Ah libéralisme quand tu nous tiens !
Merci pour cette objection. Elle repose toutefois sur une confusion essentielle : un pays n’est pas une entreprise, et son excédent commercial n’est pas un bénéfice récompensant sa vertu.
Un excédent extérieur signifie qu’un pays épargne davantage qu’il n’investit chez lui et accumule des créances sur le reste du monde. Il est, par définition comptable, la contrepartie d’un déficit ailleurs. Cette identité ne désigne aucun coupable, mais elle interdit de présenter tout excédent comme le fruit du mérite et tout déficit comme celui de l’impéritie.
L’Allemagne a accompli des réformes réelles et amélioré sa compétitivité. Mais son modèle a également bénéficié de la modération de sa demande intérieure et d’une monnaie commune qui ne pouvait s’apprécier comme l’aurait fait le mark. L’euro faible n’est donc pas un autre débat : il appartient au mécanisme même de l’excédent.
Je ne propose ni de récompenser les économies mal gérées ni de pénaliser celles qui produisent efficacement. Les pays déficitaires doivent corriger leurs faiblesses. Mais si eux seuls s’ajustent, par la baisse des salaires, de l’investissement et de la demande, le résultat collectif est une contraction. L’ajustement doit donc être symétrique : aux déficitaires de réformer, aux pays durablement excédentaires d’utiliser davantage leur épargne pour investir et soutenir leur propre demande.
Le problème n’est pas que l’Allemagne ait réussi. Il est de proposer au monde entier un modèle qui ne peut fonctionner que si quelqu’un, quelque part, accepte d’être déficitaire.