Le fétichisme du cash, impasse démocratique en Suisse

Le 8 mars prochain, les Suisses voteront sur une initiative populaire au titre évocateur : « L’argent liquide, c’est la liberté ». Derrière cette formule séduisante se cache une question bien plus profonde : une démocratie doit-elle graver dans le marbre constitutionnel une technologie monétaire héritée du XIXᵉ siècle, ou se donner les moyens d’adapter son système de paiement aux défis du XXIᵉ ?
L’initiative propose d’inscrire dans la Constitution l’obligation de maintenir en permanence billets et pièces en quantité suffisante, et d’imposer un référendum pour tout projet de remplacement du franc suisse par une autre forme de monnaie. Elle prétend ainsi protéger la liberté individuelle, l’anonymat et la souveraineté populaire face à une numérisation perçue comme menaçante.
Cette promesse est un leurre. La liberté ne réside pas dans un support matériel, mais dans des institutions, des droits et des règles de gouvernance. Assimiler la liberté à un objet – en l’occurrence un billet de banque – relève du fétichisme technologique. C’est confondre le moyen et la fin : on ne défend pas la liberté d’expression en constitutionnalisant le papier, pas plus qu’on ne protège la liberté économique en sanctuarisant les espèces.
Une Constitution n’est pas un musée technologique
Une Constitution doit fixer des principes stables : continuité des paiements, stabilité monétaire, protection des données, souveraineté démocratique. Elle ne doit pas figer un outil. L’initiative suisse commet exactement cette erreur : elle transforme une technologie contingente en norme constitutionnelle intangible.
Constitutionnaliser le cash aujourd’hui revient à graver dans la loi l’obligation d’utiliser des télégraphes en 2026.
Le cash n’est pas un droit fondamental ; c’est une infrastructure. Or, comme toute infrastructure, il a un coût. Produire, transporter, sécuriser, stocker et renouveler billets et pièces mobilise chaque année des centaines de millions de francs. À mesure que l’usage des espèces recule au profit des paiements électroniques, cette infrastructure devient de plus en plus inefficiente : ses coûts fixes sont répartis sur un nombre décroissant de transactions. Le coût unitaire augmente, et ce sont les commerçants, les banques, puis les consommateurs qui en supportent la charge.
Mais le coût le plus lourd est invisible. L’anonymat absolu du cash constitue une externalité négative majeure. Dans la plupart des économies développées, l’essentiel de la valeur des billets en circulation ne sert pas aux paiements quotidiens, mais à la thésaurisation opaque, souvent hors du système bancaire. Cette opacité alimente l’économie souterraine, la fraude fiscale, le blanchiment et certaines formes de criminalité. Elle réduit les recettes publiques et transfère l’effort fiscal sur les acteurs les plus transparents – salariés, PME, classes moyennes. Défendre le cash au nom de la liberté revient, dans les faits, à protéger un privilège d’invisibilité dont bénéficient surtout les plus puissants et les activités marginales.
L’argument de la résilience : un faux débat
Les partisans des espèces invoquent la résilience : « En cas de panne numérique, seul le cash fonctionne. » Une politique sérieuse de résilience ne repose pourtant jamais sur un canal unique. Le cash a ses propres failles :
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ruptures d’approvisionnement (comme lors de certaines phases de la pandémie) ;
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fermetures de guichets et raréfaction des distributeurs ;
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insécurité physique (vols, contrefaçons) ;
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ruées sur le cash, comme en Grèce en 2015, qui ont failli provoquer l’effondrement du système bancaire.
À l’inverse, les systèmes numériques modernes peuvent être conçus avec :
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des alimentations de secours (batteries, générateurs) ;
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des réseaux redondants (cellulaire, satellite, maillage local) ;
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des modes hors ligne limités ;
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des plans de continuité pour les services essentiels (hôpitaux, commerces alimentaires).
La véritable résilience ne réside pas dans la dépendance à un seul outil, mais dans la diversification et la redondance des moyens de paiement.
Le piège rhétorique
L’initiative repose sur un mécanisme classique : transformer une angoisse diffuse face au changement en croisade autour d’un objet familier. Le billet devient un symbole identitaire ; la modernité monétaire est présentée comme une dépossession. La peur d’un monde déshumanisé et la méfiance envers l’État sont canalisées vers un artefact technique, présenté comme rempart ultime contre toute dérive.
Ce déplacement est dangereux. Il évite la seule question qui vaille : quel cadre démocratique voulons-nous pour la monnaie de demain ?
La modernité monétaire n’est pas l’ennemie de la liberté
La monnaie est un bien public. Comme l’eau ou l’électricité, elle doit être fiable, accessible et adaptée à son temps.
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Le cash a eu son heure de gloire et a contribué à la stabilité monétaire du XIXᵉ et du XXᵉ siècle. Aujourd’hui, il est coûteux, rigide et structurellement opaque.
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Les monnaies numériques ne sont pas une fatalité technocratique. Elles peuvent être conçues démocratiquement pour concilier efficacité, résilience et libertés individuelles : confidentialité graduée, plafonds, gouvernance claire des données, capacités hors ligne.
La question n’est pas de savoir si le cash disparaîtra. Elle est de savoir si la société se donne les moyens démocratiques de gouverner ce qui le remplacera.
Refuser de constitutionnaliser les espèces ne signifie pas abolir brutalement le billet. Cela signifie refuser de transformer un outil du XXᵉ siècle en totem constitutionnel du XXIᵉ. La souveraineté ne consiste pas à s’accrocher à un objet, mais à préserver la capacité collective d’adapter notre système monétaire aux transformations technologiques, économiques et sociales.
La modernité monétaire n’est pas l’ennemie de la liberté. Elle en est désormais l’une des conditions – à la seule exigence qu’elle soit gouvernée, régulée et démocratiquement maîtrisée.
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En dehors du champ d’application du commun des mortels, pour qui la planque de ses “fourmis” [le billet de mille frs] se fait encore “sous le matelas”; ou de ces fortunes, hors système, déjà dévolues à des bénéficiaires et opérées sous le manteau familial ou la table d’un notaire peu scrupuleux – avant la succession du “de cujus” – afin par exemple de fournir une part non négligeable de fonds propres (en échange d’un crédit) pour l’acquisition à la propriété du logement ou le montage d’une affaire commerciale, l’Helvète plus scrupuleux peut tout aussi bien ne pas vouloir courir le risque de se faire “chyprioter” son petit pactole le jour venu.
Même si la disparition de la monnaie fiduciaire serait un moyen acceptable de juguler les récessions et freiner la “shadow economy”, cependant, faut-il dire que depuis les événements économiques et financiers de ces deux dernières décennies – incluant les modes de répressions financières – les institutions bancaires helvétiques ne sont plus systématiquement un gage de confiance, tout à l’image des banques centrales avec leurs innombrables manipulations de masse monétaire. Quant à la défiance à l’égard des gouvernances, elle apparaît actée même en Suisse.
Certes, l’environnement géopolitique mondial et l’hypothétique stabilité de la Suisse offrent encore à la devise du pays le qualificatif de valeur refuge vis-à-vis du dollar et de l’euro. Pareil pour le commun des mortels, cet helvète qui peut donc perçevoir dans la matérialité de sa monnaie fiduciaire: un gage de sécurité temporaire, liquide et facilement mobilisable.
Mais est-ce que le “crony-capitalism” à la sauce helvétique est-il disposé à laisser choir une longue tradition économique par la grâce du blanchiment d’argent et la corruption implicite? Que pensent-ils, les représentants du peuple suisse, ces partis politiques, vis-à-vis de certaines provenances douteuses de leurs recettes – malgré des avancées notables en matière de transparence d’après l’organisation anti-corruption du Conseil de l’Europe (GRECO).
Par quels phénomènes les mafias, par exemple, parviennent-elles encore, si facilement, dans certains cantons suisses peu regardants, prospérer et surtout s’étendre avec les dernières moutures en matière de lutte anti-blanchiment d’argent? La Suisse ne veut toujours pas abandonner son billet de 1000 francs, non? mais pourquoi donc à l’ère de la traçabilité numérique? Cette facilité ne permet-elle pas, notamment aux organisations criminelles, “de réaliser de jolies opérations transfrontalières de transfert d’argent sale ou de fonds non déclarés. Imaginez un peu : 500 000 francs peuvent tenir dans une simple enveloppe de format A4. Les spécialistes du blanchiment apprécient particulièrement de pouvoir embarquer des millions planqués dans leurs jets privés ou leurs voitures. Et si vous ne voulez pas être contrôlé : placez un siège bébé à l’arrière de votre véhicule. Ce conseil a récemment été donné par un ancien procureur fédéral suisse à la retraite”.
https://www.publiceye.ch/fr/thematiques/corruption/corruption-blanchiment-role-de-la-suisse
Commentaire d’un lecteur, suivi de ma réponse:
Oui, la question du devenir de la monnaie fiduciaire n’a pas sa place dans la constitution. Une constitution définit des principes et une architecture de gouvernance. La monnaie n’est qu’un outil qui permet de faire fonctionner l’économie. Sa forme est évolutive, aucune raison logique ne doit conduire à la figer. Depuis l’Antiquité jusqu’au Moyen-Age, le cash était la seule forme de monnaie. Puis la monnaie scripturale est apparue avec les lettres de change. Peu à peu, elle a globalement marginalisé le cash, au point que la question de la disparition de celui-ci est maintenant posée.
L’initiative du 8 mars traite la question sur le plan émotionnel. Ce n’est pas la bonne façon de lancer le débat. Ses opposants, dont vous faites partie, avancent l’argument du coût important du maintien de l’émission de pièces et de billets. Mais croire que la monnaie dématérialisée fonctionne gratuitement est un leurre. Les cartes de crédit ne sont pas gratuites pour leurs détenteurs. Les commissions payées par les commerçants qui les acceptent ne sont pas du tout négligeables. Et les centres de traitement de données qui se multiplient actuellement de façon exponentielle sont hautement énergivores.
La monnaie est un Service Public. Il est bien entendu nécessaire d’optimiser son coût. Mais cet élément n’est que secondaire par rapport à sa fonction principale qui est de rendre service aux citoyens, de leur faciliter la vie et non de la rendre difficile. Comment survivront les SDF sans cash? Comment fera le citoyen pour se nourrir pendant une semaine quand sa carte aura été bloquée au distributeur, ou dérobée par un pickpocket, sachant qu’un tel délai est nécessaire pour la renouveler? Il fera la grève de la faim? Les technocrates ne se posent pas ces questions pratiques de la vie courante. Elles sont pourtant bien réelles, et doivent inciter de toute évidence à dire non à la suppression du cash.
Vous évoquez l’argument de l’opacité et de la délinquance. C’est effectivement un aspect négatif du cash, mais il pèse moins dans la balance que son aspect Service Public. On ne peut donc pas éliminer cet inconvénient. Mais on peut en limiter la portée: il suffirait pour ce faire de supprimer les gros billets: 100, 200 et 1000 CHF. Acheter aujourd’hui une automobile neuve en cash plutôt que par virement bancaire relève d’un comportement soit de délinquant, soit de dinosaure. Réciproquement, payer un timbre poste par carte et non en cash est économiquement irrationnel au vu des coûts fixes induits par un paiement par carte. Gardons notre bon sens en adaptant nos moyens de paiement aux circonstances.
Vous ne croyez pas en l’argument de la résilience. Il faut en effet le relativiser, car les moyens existent pour réparer les pannes informatiques dans des délais courts. Si le résultat est insuffisant, on renforce les moyens pour mieux traiter la prochaine panne. Mais qui dit panne dit de toute façon difficulté pour le citoyen. La monnaie est un Service Public qui doit faciliter la vie des citoyens. Comme vous le dites si bien, le cash ne doit pas être le canal de résilience unique; mais c’est un canal de résilience parmi d’autres. Gros avantage, il est à effet immédiat. Donc pourquoi s’en priver?.
Constitutionnaliser le cash n’est pas une bonne idée. Par contre son éventuelle suppression devra au préalable faire l’objet d’un grand débat démocratique, suivi d’un référendum. Cela paraît être la seule approche de bon sens. ”
Ma réponse:
“Merci pour ce long et très intéressant commentaire, qui apporte beaucoup de nuances et témoigne d’une véritable réflexion sur le sujet. Je suis d’accord avec vous sur plusieurs points essentiels, et je vais essayer de répondre point par point, sans esprit de polémique, car ce débat mérite précisément ce niveau de qualité.
D’abord, nous sommes parfaitement d’accord sur un point central : constitutionnaliser le cash n’est pas une bonne idée. C’est déjà une convergence importante. Une Constitution doit poser des principes stables – stabilité monétaire, continuité des paiements, protection des données, souveraineté démocratique –, pas figer une technologie particulière. Sur ce point, nos positions se rejoignent pleinement.
Là où nous divergeons un peu, c’est sur l’équilibre entre les avantages et les inconvénients du cash, ainsi que sur la manière d’aborder son évolution possible. Vous avez raison de souligner que la monnaie dématérialisée n’est pas gratuite : commissions pour les commerçants, infrastructures de données énergivores, frais pour les utilisateurs. C’est un argument solide, souvent sous-estimé. De même, les situations concrètes que vous évoquez – SDF, carte bloquée, panne, pickpocket – sont bien réelles et doivent absolument être prises en compte. Personne ne souhaite rendre la vie plus difficile aux plus vulnérables.
Cependant, je pense que l’on peut répondre à ces préoccupations sans sanctuariser le cash dans la Constitution, en imposant plutôt des garanties fortes mais évolutives au niveau législatif :
• obligation légale (et non constitutionnelle) pour la BNS et les pouvoirs publics d’assurer un approvisionnement suffisant en espèces tant que la demande existe ;
• développement de solutions de résilience numérique (modes hors ligne, redondance des réseaux, batteries de secours, etc.) ;
• maintien d’un anonymat raisonnable pour les petits montants (par exemple via une CBDC à confidentialité graduée) ;
• mesures spécifiques pour les populations fragiles (cartes prépayées anonymes, guichets physiques maintenus, dispositifs d’accompagnement).
Sur l’opacité et la délinquance, vous avez également raison : supprimer les gros billets (500 € en zone euro, ou 200/1000 CHF si l’on suit votre suggestion) réduit déjà fortement cet inconvénient sans toucher aux usages quotidiens. C’est une piste pragmatique que je partage entièrement.
Enfin, sur la résilience, je vous rejoins sur l’essentiel : elle ne doit pas reposer sur un canal unique. Le cash est effectivement un « backup immédiat » précieux. Mais, comme vous le notez vous-même, les pannes se réparent, et l’on peut – l’on doit – renforcer les systèmes pour qu’elles deviennent rares et brèves. La vraie résilience repose sur la diversification : cash, électronique robuste, et éventuellement d’autres outils locaux.
En définitive, j’ai le sentiment que nous visons à peu près le même objectif : une monnaie qui facilite la vie des citoyens, qui reste accessible à tous, qui protège les libertés individuelles, sans transformer un outil technique en totem constitutionnel. Le contre-projet direct – qui inscrit dans la Constitution la garantie d’approvisionnement en numéraire et le franc comme monnaie, sans aller aussi loin que l’initiative – me paraît d’ailleurs aller dans ce sens et constituer un compromis intéressant.
Encore merci pour votre contribution sérieuse et argumentée : c’est exactement le type de débat dont nous avons besoin sur ce sujet.”