La grande zombification du capital
Neijuan, ou l’involution silencieuse qui dévore l’Est et l’Ouest
Les Chinois ont un mot pour ça.
Neijuan — traduit maladroitement par « involution » : activité intense, déploiement massif de capitaux, apparence de vitalité — et des rendements réels qui s’effondrent jusqu’au moment où ils ne peuvent plus être dissimulés.
BlackRock limite les retraits. Blue Owl perd un tiers de sa valeur. En Chine, les profits industriels s’effondrent. Les analystes parlent de « mauvaise souscription », de « cycle de taux ». Personne ne prononce ce mot. Pourtant il s’impose des deux côtés du Pacifique.
La Chine y est entrée par le haut : l’État a orienté le crédit, fabriqué la surcapacité, exporté la déflation.
L’Occident y est entré par le bas : les banques centrales ont inondé les marchés, les fonds ont refinancé l’irrentable, les valorisations ont survécu à la réalité.
Deux mécanismes opposés. Une même impasse. Une même victime : ceux qui travaillent.
L’involution chinoise : une direction par le haut
Le mot est né dans les amphithéâtres. Au début des années 2010, les étudiants chinois l’utilisaient pour décrire cette sensation absurde consistant à travailler deux fois plus pour obtenir exactement le même résultat.
Neijuan désignait d’abord la compétition éducative d’un système à somme nulle : un étudiant de plus à Tsinghua est un étudiant de moins ailleurs. Puis il a glissé vers l’économie car ce qu’il décrivait n’était pas un problème d’université, mais un système où l’intensification de l’effort ne produit plus de rendement proportionnel.
En Chine, l’involution est imposée par l’État. Épargnes canalisées vers des investissements à rendement décroissant, surcapacité massive, déflation persistante.
Du reste, les données 2026 le confirment : croissance à 4,5–5 %, marges dans les véhicules électriques tombées de 7,8 % à 4,4 %, certains constructeurs en pertes nettes. L’aval, c’est l’ingénieur qui accepte le « 996 » — 9h à 21h, six jours sur sept — pour conserver son emploi dans un marché saturé.
Neijuan est d’abord vécu dans les corps avant d’apparaître dans les statistiques.
Il faut pourtant résister à une symétrie trop commode. La surcapacité chinoise dans les véhicules électriques, les batteries, les panneaux solaires ne sont pas des accident industriels, mais constituent une stratégie de domination à vingt ans.
Beijing accepte des marges nulles aujourd’hui pour tuer la concurrence demain. L’involution y est un outil délibéré autant qu’un symptôme. Ce que l’Occident vit comme une crise, la Chine peut le vivre comme un investissement géopolitique.
L’involution occidentale : une illusion par le bas
L’Occident n’importe pas seulement des marchandises bon marché — il importe aussi la pression à la baisse sur ses rendements réels. Les politiques post-2008 ont permis à des entreprises structurellement non rentables de survivre par refinancements perpétuels. Ce marché du crédit privé a doublé depuis 2019 pour atteindre 1,3 trillion de dollars. Défauts en hausse, rendements chutant de 10 % à 6–8 %, retraits dépassant les liquidités disponibles.
La stratégie dominante supposait une liquidité perpétuelle. Elle n’était pas perpétuelle. Elle était seulement abondante. Ce n’est pas la même chose.
En France, un cadre trentenaire dépense 35 % de son revenu net pour se loger — contre 18 % pour la génération précédente.
Le diplôme ne rachète plus l’accès au capital ; il achète le droit de rester dans la course. Ce que Graeber appelait les « bullshit jobs » — postes dont les titulaires doutent de l’utilité réelle — n’est pas une anecdote sociologique : c’est le symptôme d’une économie qui produit de l’activité sans valeur.
Le 996 chinois et le bullshit job occidental ne sont pas des opposés: ce sont deux visages du même épuisement.
Le PIB croît, les actifs s’envolent. Certes. Pour celui qui travaille sans posséder de capital, la croissance reste un récit qu’il lit dans les journaux, sans jamais le ressentir dans son compte bancaire.
Ce n’est pas une injustice conjoncturelle — c’est la signature sociale de l’involution.
« Planning by proxy » : le verdict de Kaminska
Izabella Kaminska qualifie le système occidental de “planning by proxy” : des incitations institutionnelles ont dicté l’allocation du capital en lieu et place d’une rentabilité réelle. « La seule différence tient à la source du financement. La répression chinoise puise dans les dépôts des ménages piégés dans le système bancaire ; le crédit privé occidental puise dans des capitaux institutionnels attirés par des promesses de rendements stables. »
Dans les deux cas, chaque unité de capital supplémentaire achète moins de productivité — et davantage de temps.
Deux systèmes opposés dans leurs principes. Une même pathologie dans leurs résultats. Une même expérience dans leurs corps.
Vers une restructuration nécessaire
La turbulence du crédit privé n’est pas la cause: elle est le choc entre une décennie d’involution et le besoin soudain de rendements réels.
La restructuration supposera de nommer ce que personne n’ose articuler : que l’immobilier de bureau post-Covid ne retrouvera pas ses valorisations, que certains secteurs — logistique surcapacitaire, retail physique, une partie de la « fintech » — sont des zombies en sursis.
Que les arbitrages politiques devront être brutaux : qui absorbe la perte ? Les fonds de pension — les futurs retraités ? Les États — les contribuables ? Les entreprises — les salariés ?
Si l’involution a un visage humain — le diplômé chinois épuisé, le salarié occidental qui s’appauvrit dans une économie riche — la restructuration ne peut pas être seulement comptable. Elle devra rendre du sens à l’effort – et admettre qu’il n’y avait pas de plan.
L’involution n’est pas une pathologie chinoise importée. Elle est la conséquence tardive d’un capitalisme qui a trop longtemps confondu liquidité et prospérité, activité et valeur, croissance des actifs et richesse réelle.
La question qui reste — et que personne dans les salles de marché comme dans les ministères ne veut vraiment poser — est : si l’effort ne produit plus de rendement proportionnel, ni pour les fonds ni pour les citoyens, que reste-t-il pour donner envie de continuer à jouer le jeu ?
Sources
Cet article s’appuie sur l’analyse d’Izabella Kaminska (The Blind Spot, mars 2026), les données Goldman Sachs sur la croissance chinoise 2026, et les rapports PIMCO sur le crédit privé américain.
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Que l’on veuille bien m’excuser par avance pour cette arrogance:
Mais lorsqu’on constate en 2026 que les débouchés se voient saturés (économie de l’offre de biens et services – loi de Say pour les uns; monétarisme/protectionnisme pour d’autres; puis capitalisme d’Etat/interventionnisme planifié – au détriment de la loi fondamentale offre/demande) alors que beaucoup d’économistes ont fait le pari irrationnel du progrès sur la mécanique infernale de la création monétaire ex-nihilo (le crédit: qui n’est somme toute que la consommation d’une production au présent, assorti d’une promesse de remboursement dans le futur, en escomptant une infime partie des fruits du travail au temps présent, mais surtout une part considérable dans le futur sur la base d’un capital confiance) tout en offrant un blanc seing à la dérégulation des marchés financiers, je me sens obligé de rire.
Lorsqu’on réalise en 2026 que le Capital financier a supplanté depuis belle lurette le facteur Travail (le capital humain comme ressource corvéable) au plus grand profit de l’accroissement des inégalités (une péjoration de la demande agrégée de biens et services dans le temps et l’espace) et qu’en parallèle – à en croire la recherche menée en 2012 par James Henry, ancien économiste en chef pour le cabinet McKinsey et basée sur des chiffres de la Banque mondiale, du FMI, des banques centrales – les actifs financiers dissimulés par une élite et leur famille (les indispensables?) dans les paradis fiscaux atteignaient entre 21 000 et 32 000 milliards de dollars. Cette étude menée pour Tax Justice Network ne considérait encore les actifs non financiers comme les biens immobiliers ou l’or métal estimés en 2012 à 280 milliards de dollars. Des manques à gagner pour les Etats respectifs, en terme de revenus fiscaux. Et combien de XL milliards ont été imputé aux fonds publics des États occidentaux – comme autant de dettes contractées sur les marchés financiers globalisés – pour le financement de politiques (irrationnelles) de l’offre en faveur de chaînes de (sur)production? Alors, au terme des endettements actuels des États, en 2026, je ne peux m’empêcher de rire à nouveau devant tant d’ironie et de cynisme de nos gouvernances.
Le conflit entre le Capital et le Travail n’a pas encore atteint son paroxysme avec les « bullshit jobs » (incidence de la destruction-créatrice Shumpétérienne 1.0) certes, mais le sera avec les “progrès” de l’intelligence artificielle et les dernières avancées en matière de numérique et robotique (destruction-“créatrice” 2.0). Pourtant, aujourd’hui encore, à la veille de profondes crises sociales, aucun statut fiscal n’a encore été attribué aux robots et à l’IA, comme ce fut le cas jadis pour les travailleurs (“personne physique”) et les sociétés (“personne morale”).
Ainsi, je me languis de voir par quel mirage (“miracle”) économique nos économies modernes – et néanmoins réelles – pourront continuer de prospérer (demande de consommation de biens et services) avec des légions de chômeurs et de nouveaux esclaves rémunérés au lance-pierre.