La Suisse, puissance négociable ?

mars 11, 2026 2 Par Michel Santi

 

Comment un État prospère a transformé sa neutralité en variable d’ajustement

La Suisse traverse crise existentielle la plus grave de son histoire moderne. Ce qui était autrefois présenté comme un « cas particulier » de réussite — neutralité armée, médiation enviée, prospérité insolente — s’est mué en un spectacle d’impuissance et de soumission.

En 2026, le constat est sans appel : Berne ne parle plus au monde, elle s’excuse d’exister.

Encore plus triste : la Suisse n’a pas une mauvaise politique étrangère. Elle n’en a plus. Elle ne définit plus une ligne. Elle amortit des chocs. Elle ne poursuit plus une vision. Elle gère des risques.

On objectera, d’emblée, que la neutralité a toujours été un calcul. Que Dunant lui-même était un pragmatiste, non un idéaliste. Que la Confédération n’a jamais prétendu à l’héroïsme — seulement à l’utilité. Objection honnête, qui mérite d’être prise au sérieux avant d’être renversée. Car ce qui distingue le calcul souverain du calcul contraint n’est pas son contenu — c’est son origine.

Pendant deux siècles, la Suisse a choisi sa neutralité. Elle pouvait faire autrement, et c’est précisément ce choix qui lui conférait une autorité morale. Ce qu’elle vit aujourd’hui est différent : elle subit sa neutralité – en l’optimisant. C’est ce glissement de la souveraineté choisie à la souveraineté négociée qui constitue la rupture réelle. Tout le reste en découle.

La Diplomatie du Lingot :

L’épisode des tarifs douaniers de l’été 2025 n’est pas un simple différend commercial ; c’est un révélateur structurel.

En imposant un taux de 39 %, Donald Trump a démontré que l’exceptionnalisme suisse n’existe plus.

Que la présidente Karin Keller-Sutter ait été publiquement raillée pour son « agressivité » est humiliant.

Que la Suisse ait répondu par des gestes de conciliation financière l’est davantage.

Les 200 milliards de dollars d’investissements promis aux États-Unis d’ici 2028 ont été présentés comme un compromis pragmatique. En fait, ils sont un tournant stratégique. En acceptant d’investir une telle somme – sous la menace -, la Suisse n’a pas seulement sauvé ses exportations : elle a validé un précédent. Sa souveraineté n’est plus un principe intangible, mais une variable ajustable dans une négociation asymétrique.

Une souveraineté qui accepte d’être tarifée cesse d’être souveraine ; elle devient une option contractuelle.

La Suisse ne négocie plus une relation stratégique. Elle négocie son exposition au risque. Ce n’est plus une diplomatie. C’est une gestion d’actifs.

La médiation fantôme

En février 2026, lors des discussions indirectes à Genève sur le dossier iranien, le rôle du médiateur suisse se résumait, selon plusieurs sources diplomatiques, à prêter une salle et garantir la confidentialité des échanges. Pas à formuler une proposition. Pas à peser sur l’issue. À ouvrir une porte — et à rester dans le couloir.

Après l’échec de ces discussions et les frappes américano-israéliennes qui ont suivi, une évidence s’est rappelée avec brutalité : la Suisse n’influe plus sur les décisions majeures.

Les critiques de Gerhard Pfister et Franziska Roth ne portent pas seulement sur une séquence diplomatique ratée. Elles visent un système. Pfister, membre de la Commission des affaires étrangères, est explicite : les « bons offices » que la Suisse revendique sont en réalité, selon ses propres mots, « de très mauvais services rendus au peuple iranien ». Roth, membre du Parti Socialiste, juge pour sa part que « la politique d’apaisement que nous avons menée jusqu’ici n’aboutit à rien ».

Une diplomatie qui offre une plateforme sans produire de levier. La critique est transpartisane. Elle est donc structurelle.

Les « bons offices » subsistent. L’influence, elle, s’est dissipée.

Pourquoi ? Parce que l’influence suppose un risque assumé. Or la Suisse optimise désormais le risque — elle ne l’endosse plus.

Le verdict d’Oman

Il existe un contre-exemple qui devrait brûler Berne plus que les railleries de Washington.

L’Iran n’a pas choisi Genève. Il a choisi Mascate. En février 2026, à la demande expresse de la délégation iranienne, les négociations indirectes ont été relocalisées au sultanat d’Oman — un État pétrolier sans tradition démocratique, sans Croix-Rouge, sans siècles de neutralité affichée. Dans les chancelleries, on qualifie désormais Oman de « Suisse du Moyen-Orient ».

Le titre s’est déplacé. Pas par hasard : par décision souveraine d’un interlocuteur qui a évalué ses options et écarté Berne.

Ce n’est pas une séquence diplomatique ratée. C’est un verdict. Quand vos interlocuteurs vous remplacent, ils ne commentent pas votre politique étrangère — ils la concluent.

Un État qui subit en optimisant devient invisible dans les moments qui comptent. L’Histoire ne retient pas les gérants de patrimoine ; elle retient ceux qui ont pris position.

La neutralité comme arbitrage financier

C’est ici que l’ensemble s’articule.

La neutralité suisse n’est plus une position morale héritée de 1815. Elle est devenue un arbitrage financier contemporain.

Face à la guerre en Ukraine, Berne a gelé des avoirs tout en limitant ses engagements militaires. Elle protège son modèle commercial tout en bénéficiant de l’architecture sécuritaire occidentale.

La démonstration la plus accablante vient de la semaine écoulée. La Suisse a versé 650 millions de francs aux États-Unis pour l’acquisition de missiles Patriot. Ces missiles, Washington les a consommés dans la guerre contre l’Iran — le pays dont Berne se présentait simultanément comme le canal de communication privilégié. Leur livraison est désormais retardée d’au moins cinq ans. La Suisse a financé l’armement utilisé contre son interlocuteur de médiation. On ne peut pas mieux illustrer ce qu’est devenue la neutralité helvétique : une comptabilité en partie double.

Ce mécanisme produit une perception nouvelle : la Suisse maximise sa flexibilité économique tout en externalisant ses coûts stratégiques. Le reproche formulé par Donald Trump — « Vous exploitez notre générosité » — est brutal. Il révèle néanmoins une transformation réelle : la neutralité est désormais interprétée comme une optimisation opportuniste.

La souveraineté est devenue calculable. La neutralité est devenue négociable. La diplomatie est devenue comptable.

La question qu’on évite

Le problème suisse n’est pas moral. Il est conceptuel.

On ne demande pas à la Suisse de déployer des divisions blindées sur le Dniepr. On ne lui demande pas de choisir un camp dans chaque conflit qui déchire le monde. On lui demande d’avoir une vision du monde qui ne soit pas un bilan comptable — une ligne reconnaissable, défendable, cohérente dans le temps.

Ce n’est pas une exigence d’héroïsme. C’est une exigence de crédibilité.

Un État peut être neutre. Un État peut être prudent. Un État peut être prospère. Mais un État ne peut durablement transformer sa souveraineté en variable d’ajustement sans altérer la perception même de sa fiabilité.

Une souveraineté qui accepte d’être tarifée cesse d’être souveraine.

Tant que la Suisse considérera sa politique étrangère comme un mécanisme de protection de modèle plutôt que comme l’expression d’une vision du monde, elle restera périphérique dans les moments décisifs.

Regarder le monde brûler, un lingot dans une main, une pétition de principe dans l’autre, n’est pas une stratégie.

C’est une gestion patrimoniale. Et les gérants de patrimoine, l’Histoire les oublie.

 

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