L’économie: science inexacte

L’économie: science inexacte

novembre 13, 2021 Non Par Michel Santi

 

Le relèvement du plafond de la dette américaine a de nouveau défrayé la chronique ces dernières semaines. C’est en 1917 que fut instituée cette pratique aux Etats-Unis, non pour freiner les dépenses publiques comme beaucoup le pensent, mais pour conférer de la flexibilité au bras exécutif dans le cadre de sa participation à la Première guerre mondiale. Préalablement à dette date, c’était le Congrès qui définissait le mode de financement des dépenses, soit par l’émission d’obligations à 30 ans, soit par la levée de nouveaux impôts. La loi américaine de 1917 sur le plafond de la dette fut en réalité une bouffée d’air frais accordée au Gouvernement qui avait dès lors quasi toute latitude pour gérer les dépenses sur les champs de bataille. Cette pratique, désormais archaïque, perdure car le Congrès américain doit périodiquement relever ce plafond afin que le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique puisse honorer ses factures, non sans gesticulations de la part des parlementaires conservateurs qui se lamentent à propos de dépenses jugées irresponsables.

 

Des esprits avant-gardistes suggèrent cependant de contourner cette obligation de l’exécutif de passer devant un Congrès forcément politisé par le biais de la fonte de pièces de platine pour un montant de l’ordre d’un trillion de dollars. Ainsi, la Trésorerie serait-elle à même de financer le train de vie de l’Etat, non par l’émission de nouvelles obligations ni par le relèvement du plafond de la dette, mais par l’injection de la part de la Réserve Fédérale des fonds nécessaires à travers la courroie de transmission de la création monétaire. De telles initiatives – relayées aux USA par des voix qui comptent comme le Nobel d’économie Paul Krugman ou comme le journaliste Joe Weisenthal – sont des messages pédagogiques forts envoyés aux citoyens. En effet, des ensembles comme les Etats-Unis ou comme l’Union Européenne n’ont pas à s’inquiéter du montant de leurs déficits publics vu qu’ils contrôlent entièrement la chaîne de création de leur monnaie respective. Ces nations souveraines – qui ne se retrouveront donc jamais à court d’argent – pourraient user de ce pouvoir gigantesque en luttant contre la crise climatique en créant autant de monnaie que nécessaire pour transformer leur économie. Bref, un changement de paradigme s’impose de toute urgence, qui ne se fera toutefois que si le citoyen comprend comment fonctionne l’argent.

 

Car la «science économique» n’a pas grand-chose de scientifique : elle doit quasiment tout à la subjectivité. Comme son jargon envahit nos existences, il est donc crucial de nous rendre compte que l’économie est à notre portée. L’impuissance de nos gouvernants face au monde de la finance, comme notre sentiment de frustration et d’impuissance face à un langage et à des codes volontairement obscurantistes, ont pourtant comme effet un renoncement civique. Une explication de texte serait précieuse car la compréhension de l’économie peut être réduite à la vulgarisation de quelques paramètres basiques. L’économie étant une discipline «post mortem» (qui ne fait que constater les faits après qu’ils soient survenus), comment peut-elle encore prétendre conditionner les femmes et les hommes politiques qui se réfugient la plupart du temps derrière ses dogmes ?

 

L’austérité, l’orthodoxie, le conservatisme économique ont-ils vraiment pour objectifs de résorber les déficits ou ne sont-elles que des prétextes pour faire encore reculer l’État, démanteler au passage ce qui reste de programmes sociaux, pour déboucher sur une anorexie de l’État qui se traduirait mécaniquement en une boulimie du secteur privé, et d’abord de la finance? Il est à présent temps de reparler de Keynes qui concluait (en 1936) sa «Théorie générale» par un appel à la «socialisation» de l’investissement, affaire trop sérieuse pour la laisser du seul ressort des marchés financiers. Voilà pourquoi il est crucial de comprendre comment fonctionne ce monopole de création d’argent, qui doit être mis au service de l’intérêt général. En l’absence de cette détermination, l’action de l’État est inefficace ou ne l’est que pour une minorité. Ce qui dégénère en «pauvreté au milieu d’abondance», pour reprendre encore les termes de Keynes qui illustrait parfaitement son propos en décrivant un contexte «où les maisons sont nombreuses mais où nul ne peut se loger par manque de moyens».