Le silence de Nabiullina
La fin de l’illusion
La promesse implicitement formulée il y a trois ans par le Kremlin de faire la guerre sans en faire payer le prix à sa population n’a pas été tenue. Cette « opération spéciale » censée être sans rationnement, sans chute du niveau de vie et sans rupture apparente — cette guerre à distance en quelque sorte — n’est désormais plus une fiction pour le peuple russe.
Attendue à peine à 0,4 % en 2026 après plus de 4 % deux ans plus tôt, la croissance ralentit brutalement, les réserves fondent, l’État serre la vis. Près de 40 % des dépenses publiques sont aujourd’hui absorbées par la défense et la sécurité. Le chômage à 2 % n’est pas un signe de prospérité, mais le symptôme d’une économie sous tension extrême car les hommes sont au front — ou dans les usines d’armement. Le reste du pays manque de bras : c’est trois millions de travailleurs qui feront défaut d’ici 2030. Et pour cause, puisque la fabrication des obus empêche celle des tracteurs, des machines et de la richesse durable. L’économie civile russe s’étiole, aspirée par la logique militaire. De fait, les Russes paient plus et reçoivent moins : leur pays est officiellement entré de plain-pied dans l’économie de guerre.
L’impuissance de la technocratie
Dans ce contexte, les instruments classiques de régulation ne répondent plus. Dirigée par Elvira Nabiullina, la banque centrale a relevé ses taux jusqu’à 21 % pour contenir une inflation à deux chiffres. Réponse orthodoxe — mais largement inefficace — car le problème ne provient absolument pas d’une demande excessive, mais d’une offre en peau de chagrin. Ou comment combattre une pénurie de travailleurs et de capacités productives avec des taux d’intérêt… et tenter désespérément de rééquilibrer une économie militarisée avec des outils conçus pour des cycles ordinaires.
Plus fondamentalement, la politique monétaire en Russie a cessé d’être le cœur du pilotage économique. Forcément, le véritable moteur est dans les dépenses militaires décidées par le Kremlin, hors de toute contrainte effective. Si l’indépendance de la banque centrale subsiste en théorie, elle est en pratique reléguée au rôle de pare-chocs. Nabiullina ne dirige plus l’économie russe : elle tente d’en limiter les dégâts. Technocrate lucide, orthodoxe du rouble, elle a disparu de la scène publique depuis quelques semaines.
Dès 2022, elle laissait transparaître ses réserves face à certaines mesures imposées par le Kremlin, qualifiant le contrôle des capitaux de « décision forcée ». Elle exprimait publiquement son inconfort face à la saisie potentielle des filiales de banques étrangères, signal rare d’une dissension technocratique dans un système de plus en plus centralisé. Le vrai test d’une institution n’est-il pas sa capacité à survivre à la volonté de son maître ?
Le moment de vérité
La réponse est dans son absence car elle ne s’est pas montrée au Forum économique de Saint-Pétersbourg le 4 juin, pas à la conférence financière du 9, ni à la très importante réunion présidée par Poutine le 10 sur l’inflation et le taux directeur. Longtemps considérée comme l’une des banquières centrales les plus respectées des nations dites émergentes, elle semble aujourd’hui devenue victime sacrificielle.
Le moment de vérité ne saurait tarder, celui où le pouvoir ne cherchera plus à amortir le choc pour la population pour le lui transférer. Pour le peuple de Russie, la guerre va bientôt cesser d’être abstraite pour s’inviter dans les tickets de caisse, dans les feuilles de paie, dans les services publics qui ferment ou se dégradent. C’est là que se jouera le tournant de cette entreprise poutinienne : non sur la ligne de front, mais dans la conscience collective.
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