Poutine contre 1648

La paix de Westphalie avait chassé d’Europe la prétention d’un empire à effacer son voisin. C’est cette grammaire de quatre siècles que l’invasion russe a entrepris de piétiner.
L’Empire s’enlise. Quatre ans pour une « opération de trois jours ». Jusqu’à vingt-cinq mille soldats russes tués chaque mois, selon l’OTAN. Raffineries qui flambent jusqu’au Tatarstan. Flotte terrée loin de Sébastopol. Ponts coupés en Crimée. Voilà l’état réel du colosse.
La rime historique nous vient de la guerre de Trente Ans, qui a saigné l’Europe de 1618 à 1648. Si l’arme nucléaire interdit le décalque, la mécanique, elle, recommence.
Westphalie ou la fin des empires
- Westphalie ne fut pas une paix, mais une naissance. Au sortir de trente ans de carnage, l’Europe se forge une grammaire que nous parlons encore.
Un État est maître chez lui. Nul ne se mêle des affaires d’autrui. Le faible et le fort sont égaux en droit. Une frontière ne se redessine pas au gré de l’appétit du plus fort.
Westphalie fut la défaite d’un rêve. Celui de Ferdinand II de Habsbourg, qui voulait un Empire unifié, soumis, où les peuples ne seraient que des provinces tenues depuis Vienne.
- À la Montagne Blanche, près de Prague, son armée écrase les Tchèques révoltés. L’année d’après, il fait dresser les échafauds sur la grand-place pour y décapiter vingt-sept chefs. Il s’approprie la Bohême, ce royaume aux libertés anciennes. On ne discute pas avec une province. On la châtie.
Ce rêve impérial fut pourtant enterré. Avec lui mourut celui de souder les centaines de principautés allemandes en un seul empire tenu d’une seule main : la sienne. En 1648, leur éclatement jusque-là toléré devint un droit : chaque État se vit reconnaître le pouvoir de se gouverner seul. Lui qui rêvait d’avaler les peuples les vit renaître. Les empires passent, les souverainetés demeurent.
Le déni impérial
Février 2022. La vieille logique resurgit, intacte. Poutine n’envahit pas l’Ukraine en vertu d’une idée, mais au nom d’un déni. Russes et Ukrainiens, dit-il, sont un seul peuple, la même nation. Traduction : l’Ukraine n’existe pas, et Kyiv n’est pas un voisin mais une province en fuite. Poutine est toujours en 1618. Le reste du monde le juge depuis 1648.
À ce déni, Zelensky a opposé une lame : si nous étions un seul peuple, c’est un drapeau jaune et bleu qui flotterait sur le Kremlin. Car voilà l’aveuglement des empires : ceux qu’ils prétendent effacer refusent de mourir.
Reste un mot sur le « réalisme ». Ceux qui prêchent l’arrangement avec Moscou s’en parent, et traitent d’idéalistes ceux qui défendent un principe. L’histoire dit l’inverse. Le plus glacial des calculateurs, Richelieu, qui enseignait que qui a la force a souvent la raison, en matière d’État, n’a pas ménagé l’empire hégémonique. Il l’a abattu. Cardinal, il arma les protestants contre les Habsbourg. Par froid calcul.
Défendre l’Ukraine n’est donc pas une faiblesse de l’âme. C’est le calcul le plus dur, car un empire qu’on laisse prendre une province ne s’arrête jamais à la première. Le naïf n’est pas celui qui résiste : c’est celui qui croit acheter la paix d’un empire en lui livrant un peuple.
Le prix du temps long
Reste l’illusion la plus tenace, qui voit Westphalie comme un chef-d’œuvre de négociation. Ces traités ne furent signés que parce qu’aucun camp ne pouvait plus vaincre. On négocia des années pendant que tonnait le canon. On parlait et l’on tuait dans le même souffle.
La leçon est dure pour qui réclame la trêve : le silence des armes obtenu avant que l’agresseur ne se sache vaincu n’est pas une paix. Juste un répit qui arme la guerre suivante. D’où le pari de Poutine, aujourd’hui — un cessez-le-feu qui fige ses conquêtes et lui rende le temps, sa dernière arme.
Trente ans de guerre, le tiers d’un peuple anéanti — est-ce là ce qu’on promet à l’Ukraine ? Ce n’est pas la résistance qui fait durer ces guerres. C’est l’entêtement de l’agresseur à ne pas renoncer. La durée n’est pas le prix du courage des peuples, mais celui de l’orgueil des empires.
Et ce prix, on sait qui l’acquitte. Ni les princes, ni les états-majors. Les civils. L’Allemagne du XVIIe siècle perdit le tiers des siens, moins sous les coups que par la faim et la peste que toute guerre traîne derrière elle. Magdebourg brûla, et son nom fit trembler un siècle. L’Ukraine inscrit les siens à la suite : Marioupol, Boutcha, Bakhmout. Le pays-tampon paie toujours l’orgueil des empires.
L’histoire ne promet rien. Elle tend un miroir. On y voit un empire sûr de son droit, un peuple qui refuse de disparaître, des morts qui s’accumulent pendant qu’on négocie. On y voit aussi une lueur. En 1648, l’Empire ne l’emporta pas. Resta cette règle nue : nul n’a le droit d’effacer son voisin.
Quatre siècles plus tard, c’est elle qu’on défend dans la boue du Donbass. Reste à savoir si nous la croyons encore vraie.
Un peuple le sait déjà, qui meurt pour nous l’apprendre.
Chers lecteurs,
Ce blog est le vôtre : je le tiens assidument avec régularité et passion. Des milliers d’articles et d’analyses sont à votre disposition, dont les premiers remontent à 1993 !
Mes prises de position macro économiques furent autrefois qualifiées d’hétérodoxes. Elles sont aujourd’hui communément admises et reconnues. Quoiqu’il en soit, elles ont toujours été sincères.
Comme vous l’imaginez, vous qui découvrez ce site ou vous qui me lisez depuis des années, l’énergie déployée et le temps consacré à mes recherches sont substantiels. Ce travail continuera à rester bénévole, accessible à toutes et à tous.
Je mets à votre disposition cette plateforme de paiement, et vous encourage à me soutenir par des dons, ponctuels ou récurrents.
Que celles et ceux qui jugent bon de soutenir ma démarche en soient chaleureusement remerciés.
« Les empires passent, les souverainetés demeurent », vous devriez envoyer votre article à Madame Von der Lyen et à certains dirigeant européens, on ne fait pas une union par la force administrative et réglementaire. Une Europe des Nations : oui, une Europe telle qu’ils sont en train de vouloir la faire : non merci.
Je crois qu’ils l’ont tous compris à Bruxelles. A nous de la rendre humaine et populaire, cette Europe.
Etrange que de découvrir ce genre de réflexions sur ce blog. Article après article, le parti pris contre la Russie est tellement évident que l’on vient à se demander quel est le moteur de cette sorte de haine atavique sur un blog dédié aux marchés financiers et aux politiques monétaires des banques centrales.
Pronostiquer l’issue de la guerre en cours entre la Russie et l’OTAN revient à prédire quelle sera la nation vainqueure de la coupe du monde 2026 de football. Dans les deux cas, il faudra s’armer d’un peu de patience et attendre que l’arbitre siffle la fin de la partie. En attendant, on peut toujours s’illusionner des coups de communication de l’Ukraine et de ses sponsors de l’UE.
Étrange, surtout, que vous ayez lu dans ce texte un pronostic militaire alors qu’il n’en contient aucun. Il ne prétend pas annoncer qui « gagnera » : il rappelle simplement qu’un État n’a pas le droit d’effacer son voisin. Qualifier ce principe de « haine atavique » permet commodément d’éviter d’y répondre.
Parler ensuite d’une guerre entre « la Russie et l’OTAN », c’est déjà faire disparaître l’Ukraine de la phrase — exactement comme le pouvoir russe voudrait la faire disparaître de la carte. L’Ukraine ne constitue pourtant ni une équipe de football ni une opération de communication sponsorisée par Bruxelles : c’est un pays envahi qui défend son existence.
Votre comparaison avec la Coupe du monde est donc révélatrice. Dans un stade, on attend tranquillement le coup de sifflet final. Dans une guerre, des populations meurent pendant que les spectateurs commentent le score. Confondre les deux n’est pas du réalisme : c’est une manière confortable de neutraliser toute question de droit et de responsabilité.
Enfin, une guerre qui bouleverse les prix de l’énergie, les budgets publics, les monnaies, les sanctions, le commerce mondial et la politique des banques centrales aurait-elle donc moins sa place sur un blog économique qu’une courbe de taux ? L’étrange serait plutôt de prétendre analyser les marchés en fermant les yeux lorsque l’Histoire les percute.
Vous me reprochez un parti pris. J’en revendique effectivement un : celui de refuser le droit du plus fort. Ce n’est pas de la haine envers la Russie. C’est précisément refuser de confondre la Russie avec le régime qui envoie ses hommes tuer et mourir pour nier l’existence d’un peuple voisin.
Le très grand malheur avec le narratif occidental que révèle votre article et votre réponse, c’est ce procédé rhétorique qui consiste à faire croire qu’une guerre n’est légitime que si elle est légale (= autorisée par le camp du « Bien »). La guerre n’a pourtant été de tous temps qu’un moyen parmi d’autres pour atteindre un objectif politique. Présenter la guerre entre l’Ukraine et la Russie comme « la prétention d’un empire à effacer son voisin » constitue un raccourci inacceptable. Faire fi de la chaîne des causes et des effets ayant conduit à la situation actuelle est simplement malhonnête intellectuellement.
Le jour où l’un de vos articles s’indignera contre les guerres permanentes des USA contre des pays pas tout à fait « dans les clous », réticents à l’idée de poser un genou à terre devant l’Empire, alors le moment sera idéal pour gloser sur le refus du droit du plus fort et ses conséquences économiques et financières. Surtout lorsque les pays attaqués sont des états-civilisation comme la Russie, l’Iran, la Chine, voire la Corée du Nord.
L’analogie du match de foot pour commenter l’issue de cette guerre présente la vertu suivante : Tôt ou tard, une guerre prend fin avec d’un côté un vainqueur et de l’autre un vaincu. Ce résultat est le plus souvent formalisé à l’aide d’un traité international où, parfois, le vaincu paye des réparations de guerre au vainqueur. L’idée vous est sans doute pénible, mais nous approchons lentement du moment où l’Ukraine et ses sponsors vont devoir mettre la main à la poche et s’acquitter des réparations de guerre dues à la Russie. Toute autre issue n’est pas réaliste. Quelle serait l’étape suivante si cette guerre conventionnelle, mais existentielle pour la Russie, était perdue par le belligérant qui est membre du club très fermé des trois puissances nucléaires majeures ?