Le coût politique de l’argent gratuit

février 20, 2026 0 Par Michel Santi

 

Depuis trois ans, les grandes banques centrales accumulent des pertes issues de leurs politiques monétaires non conventionnelles. Si ces pertes ne menacent pas leur solvabilité, elles révèlent une transformation plus profonde : la fin de l’illusion d’une technocratie monétaire neutre et invisible, et le retour de la monnaie comme objet pleinement politique.


Le retour du politique dans la finance

Il y a des moments où la finance cesse d’être technique pour redevenir politique. Nous y sommes.
Depuis trois ans, une réalité longtemps reléguée aux annexes comptables s’impose au centre du débat : les banques centrales occidentales accumulent des pertes.
Non pas des pertes anodines, ni de simples écritures bureaucratiques, mais les cicatrices d’une décennie d’expérimentations monétaires sans précédent. La Réserve fédérale, la BCE, la Banque d’Angleterre, la Banque du Japon, la Banque Nationale Suisse portent désormais les stigmates d’un même pari historique — celui d’avoir (avec de bonnes intentions) voulu abolir le cycle économique par la création monétaire.


L’héritage de l’ère de l’argent gratuit

Pendant la pandémie, elles ont acheté massivement des obligations à taux dérisoires, persuadées que l’inflation resterait contenue. Elles ont saturé les marchés de liquidités, comprimé les rendements, installé les États dans une dépendance presque narcotique à l’argent gratuit. Puis l’inflation est revenue. Brutale. Persistante. Humiliante pour des institutions qui l’avaient déclarée transitoire.

Ce qui devait protéger le système se retourne contre lui : les obligations accumulées pendant l’ère de l’argent gratuit perdent de leur valeur tandis que pour combattre l’inflation les banques centrales rémunèrent chèrement les réserves bancaires. L’architecture de sauvetage s’est muée en piège comptable. Une mécanique paradoxale s’est enclenchée : payer cher son passif tout en percevant peu sur son actif.


Des pertes sans danger financier immédiat

Pourtant, ces pertes ne constituent pas un danger financier au sens strict car une banque centrale ne peut être assimilée à une institution privée soumise aux contraintes de solvabilité classiques. Elle émet la monnaie, peut porter ses actifs à maturité et dispose d’un horizon dont nul autre acteur ne bénéficie. Réduire cependant la question à ces évidences techniques revient à manquer l’essentiel, car ces pertes peuvent devenir politiquement corrosives.


La fragilisation subtile de l’indépendance

En l’occurrence, lorsqu’elles modifient l’équilibre des pouvoirs entre banques centrales et gouvernements. Pendant des décennies, les autorités monétaires se sont avérées être des institutions profitables, reversant des profits substantiels aux Trésors publics. La disparition de ces flux et la perspective, même théorique, d’un soutien budgétaire transforme la perception. La banque centrale cesse d’être une source de revenus pour devenir une contrainte implicite pour les finances publiques. Et toute contrainte budgétaire appelle tôt ou tard un regard politique.

C’est ainsi que l’indépendance, principe cardinal de la crédibilité monétaire, se retrouve fragilisée non par une attaque frontale – mais par une lente reconfiguration. Une banque centrale déficitaire devient un objet de débat parlementaire, d’audit, de contestation publique. Ses décisions cessent d’être purement techniques pour apparaître comme des choix aux conséquences fiscales et sociales. La frontière entre politique monétaire et politique budgétaire se brouille, avec elle le mythe de la neutralité technocratique.


La redistribution silencieuse de la politique monétaire

Cette fiction est d’ailleurs devenue intenable.
Depuis la crise financière mondiale, la banque centrale n’agit plus seulement sur le niveau général des prix. Elle influence le prix des actifs, la structure des bilans privés, la répartition intergénérationnelle et la distribution du risque. C’est incontesté : les politiques d’achats d’actifs ont soutenu les patrimoines financiers et immobiliers. Comme les taux bas ont favorisé les emprunteurs et pénalisé l’épargne sans risque. La rémunération des réserves a stabilisé les bilans bancaires. Les achats de dette publique ont facilité l’action budgétaire. Autrement dit, la politique monétaire redistribue silencieusement, mais avec profondeur.


Vers une repolitisation assumée

La question qui se pose aujourd’hui n’est pas tant celle d’une soumission des banques centrales au pouvoir politique que celle de leur repolitisation lucide et volontaire.
Repolitiser la banque centrale ne signifie pas l’asservir aux cycles électoraux, ni renoncer à l’indépendance opérationnelle qui demeure essentielle à la stabilité des prix. En reconnaissant, puis en assumant leur tâche éminemment politique, les banques centrales reconnaîtront explicitement les arbitrages distributifs qu’elles opèrent déjà. Nommer les gagnants et les perdants, rendre attentif aux effets sociaux de leurs instruments non conventionnels, ouvrir la délibération sur des décisions dépassant désormais la seule sphère monétaire. Oui, absolument, car ce ne sont pas les choix redistributifs qui posent problème en démocratie, mais leur invisibilité.


La fin du mythe de la neutralité

L’ironie de notre époque est là : plus la banque centrale agit pour stabiliser l’économie, plus elle politise ses propres décisions. Plus ses décisions deviennent politiques, plus la prétention à la neutralité fragilise sa légitimité. Le véritable risque n’est donc pas comptable ni financier : il est narratif et institutionnel. Une institution qui redistribue sans le reconnaître nourrit la défiance. Une institution qui assume ses arbitrages peut, paradoxalement, consolider son indépendance.


Le tournant démocratique de la monnaie

Les pertes actuelles des banques centrales ne sont pas la preuve d’un effondrement imminent, mais le symptôme d’une mutation historique du capitalisme monétaire. Elles révèlent la fin de l’illusion d’une technocratie monétaire capable d’agir massivement sans conséquences politiques.
Les banques centrales n’ont pas perdu la bataille contre l’inflation, mais à l’évidence le privilège de l’invisibilité. Voilà peut-être là le véritable tournant de notre régime monétaire : le moment où la monnaie redevient, pleinement, une question démocratique.

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