40 000 milliards : l’Amérique ne subit pas sa dette, elle la vote

En moins de dix ans, la dette fédérale brute a doublé. Le problème n’est pas que l’Amérique se soit endettée, mais qu’elle ait fait de la dette le substitut permanent aux arbitrages qu’elle refuse d’assumer.
Jonah Goldberg, chroniqueur conservateur volontiers sévère avec son propre camp, a raison sur les chiffres mais reste trop indulgent sur le diagnostic. Le doublement de la dette américaine n’est pas seulement un « échec bipartisan ». Il est devenu le dernier consensus de Washington : chaque camp finance ses priorités et transmet la facture au suivant.
Le 20 janvier 2017, dernier jour de l’administration Obama, la dette fédérale brute s’élevait à 19 947 milliards de dollars. Le 18 août 2026, elle atteignait 40 047 milliards. Washington a donc ajouté 20 100 milliards — davantage que tout ce que les États-Unis avaient accumulé depuis leur fondation. Sur ce total, 32 266 milliards sont détenus par le public et 7 782 milliards correspondent à des créances entre administrations fédérales. Ce sont les chiffres du Trésor américain.
La comptabilité par présidence est brutale : 7 800 milliards pendant le premier mandat de Donald Trump, 8 400 sous Joe Biden, 3 800 depuis le retour de Trump. Ces montants ne sont pas des factures causales : chaque président hérite de lois déjà votées, tandis que le Congrès arrête impôts et crédits. Mais ils retirent aux deux partis tout brevet de vertu budgétaire.
Environ un tiers de l’augmentation provient de la réponse au Covid. Cet endettement d’urgence était justifié : lorsqu’une économie menace de s’arrêter, l’État doit remplacer temporairement le revenu disparu. Mais le virus n’explique pas les deux autres tiers.
Les républicains ont réduit les recettes sans diminuer les dépenses à proportion, en 2017 puis avec la loi budgétaire de 2025 — que le Congressional Budget Office chiffre à environ 4 700 milliards de déficits supplémentaires, effets économiques et coût financier compris. Les économies annoncées portent sur les dépenses discrétionnaires, tandis que les dépenses obligatoires absorbent près de 60 % du budget fédéral.
Sous Biden, l’American Rescue Plan a accru les déficits prévisionnels de 1 900 milliards. D’autres dépenses ont financé des infrastructures et une politique industrielle qui ne sauraient être assimilées à une simple consommation publique. Mais les démocrates n’ont pas davantage établi de financement durable pour les engagements permanents de l’État, ni affronté la progression de Social Security et de Medicare.
Les deux camps ne dépensent pas pour les mêmes raisons, mais partagent la même méthode. La droite affirme que ses baisses d’impôts finiront par se financer elles-mêmes. La gauche tend à penser qu’une dépense légitime peut s’affranchir de son financement. L’une sanctuarise les recettes auxquelles elle renonce ; l’autre, les dépenses qu’elle crée. Toutes deux empruntent la différence.
La dette n’est pourtant pas une faute morale. Un État qui émet la monnaie de réserve mondiale ne se gère pas comme un ménage. Il doit pouvoir s’endetter pour empêcher une dépression, préparer sa défense ou transformer son appareil productif. La question décisive n’est donc pas combien l’Amérique a emprunté, mais ce qu’elle a obtenu en contrepartie.
La réponse tient dans un rapport. Depuis le premier trimestre 2017, le produit intérieur brut nominal a progressé d’environ 13 200 milliards de dollars, pour 20 100 milliards de dette brute supplémentaire : près de 1,50 dollar emprunté par dollar de richesse nominale créée. Sur la décennie 1997-2007, le même calcul donnait environ 0,60. Le rendement du levier américain a été divisé par deux et demi en une génération. Une partie de cette dette a sauvé l’économie et financé des investissements. Une autre, immense, a compensé des recettes abandonnées, prolongé des promesses non financées et acquitté les intérêts des déficits précédents. Washington a consommé son privilège monétaire au lieu de l’investir.
La facture devient autonome. En 2026, les intérêts nets devraient dépasser 1 000 milliards de dollars. Au cours des dix premiers mois de l’exercice, ils ont dépassé Medicare pour devenir le deuxième poste fédéral derrière Social Security. Ils ne financent aucune route, aucune usine, aucun laboratoire : ils paient l’accumulation des décisions passées.
Il faut distinguer les mesures. La dette brute approche 129 % du PIB, mais inclut les créances internes à l’État fédéral. La dette détenue par le public — la mesure économiquement significative — représente 101 % du PIB en 2026, et le CBO la voit à 120 % en 2036. La trajectoire n’en est pas plus rassurante : le déficit devrait approcher 1 900 milliards cette année, soit 5,8 % du PIB, sans récession majeure. Washington emprunte comme en temps de crise pendant les périodes presque normales, et aborde la prochaine avec une partie de ses munitions déjà consommée.
Les États-Unis ne risquent pas l’insolvabilité d’un pays endetté en monnaie étrangère. Ils disposent du dollar, du marché obligataire le plus profond de la planète et de la capacité technique de servir une dette libellée dans leur monnaie. Mais s’ils peuvent créer les dollars, ils ne peuvent créer ni la confiance, ni la productivité, ni les acheteurs au taux et à la maturité qu’ils auront retenus.
C’est là que la contrainte s’est déplacée, et elle n’apparaît dans aucun ratio de dette sur PIB. Les non-résidents détiennent environ 9 350 milliards de titres du Trésor, soit près de 30 % de la dette détenue par le public, contre plus de 40 % il y a dix ans : la dette a crû plus vite que ses acheteurs étrangers. Surtout, la composition a changé. Les institutions officielles — banques centrales, fonds souverains — n’en portent plus que 3 900 milliards, moins de la moitié du total, et la Chine a ramené sa position à 651 milliards contre plus de 1 300 milliards à son sommet. Le créancier marginal de l’Amérique n’est plus un État indifférent au rendement : c’est un investisseur privé, souvent à effet de levier, qui exige d’être payé pour la duration et peut se retirer en quelques séances.
Le segment long en fait l’expérience. Le rendement à trente ans a dépassé 5,3 % le 18 août, son plus haut niveau depuis avril 2007 — plus de dix-neuf ans. Le lendemain, le Trésor relevait d’au moins le double la taille maximale de ses opérations de soutien de liquidité sur les maturités de dix à trente ans, de deux à quatre milliards de dollars, deux semaines à peine après avoir publié son calendrier trimestriel. Ce n’est pas un désendettement : le Trésor rachète ce qu’il réémettra. C’est l’aveu que la demande longue ne se présente plus au prix voulu. Les rendements ont reflué le jour même, mesurant exactement la nature du problème car le marché avait besoin d’être rassuré. L’Amérique place toujours sa dette. Seulement, elle ne la place plus à la maturité qu’elle choisit. Le dollar éloigne le défaut : il n’empêche le déclassement.
Goldberg a raison sur un point : le concours de désignation du coupable est stérile. Mais le mot « échec » reste trop faible car il suppose que l’on ait essayé. Washington n’a pas tenté de mettre ses promesses en face de ses ressources mais a choisi la dette pour éviter d’avoir à choisir.
Les 40 000 milliards ne constituent donc pas un mur, mais un miroir. Celui d’une puissance encore capable de faire financer ses contradictions par le reste du monde — et qui confond faveur avec immunité.
Chers lecteurs,
Ce blog est le vôtre : je le tiens assidument avec régularité et passion. Des milliers d’articles et d’analyses sont à votre disposition, dont les premiers remontent à 1993 !
Mes prises de position macro économiques furent autrefois qualifiées d’hétérodoxes. Elles sont aujourd’hui communément admises et reconnues. Quoiqu’il en soit, elles ont toujours été sincères.
Comme vous l’imaginez, vous qui découvrez ce site ou vous qui me lisez depuis des années, l’énergie déployée et le temps consacré à mes recherches sont substantiels. Ce travail continuera à rester bénévole, accessible à toutes et à tous.
Je mets à votre disposition cette plateforme de paiement, et vous encourage à me soutenir par des dons, ponctuels ou récurrents.
Que celles et ceux qui jugent bon de soutenir ma démarche en soient chaleureusement remerciés.