Fed: la crise silencieuse

La Réserve fédérale, banque centrale des États-Unis d’Amérique, a récemment perdu l’accès à un indicateur macroéconomique précieux : les données anonymisées sur l’emploi et les salaires fournies par la société ADP, géant du traitement des salaires. Pas seulement une anecdote technique, cette statistique qui n’est plus à la disposition de la Fed constitue une menace pour la stabilité et entrave sa capacité à piloter l’économie.
ADP est une entreprise privée gérant les salaires de 20 % de la main-d’œuvre privée américaine – soit plusieurs millions de travailleurs – qui partageait gracieusement depuis 2017 avec la Fed un ensemble de données agrégées et anonymisées. Disponibles avec un délai de seulement une semaine, elles offraient un aperçu en temps quasi réel des conditions du marché du travail américain en termes d’embauches, de salaires, de tendances sectorielles.
Pour les économistes de la Fed, cet outil très fin d’analyse leur permettait de détecter les signaux faibles. Ces fissures n’étaient en effet pas reflétées dans les statistiques officielles du Bureau of Labor Statistics (BLS), qui sont souvent publiées avec retard et qui sont souvent révisées a posteriori.
Ce partenariat Fed-ADP était du reste vanté par Jérôme Powell lui-même, président de la banque centrale, qui avait dévoilé que ses économistes avaient ainsi pu affiner – grâce à l’outil ADP – une méthode pour prédire les révisions des données officielles du BLS. Modèle d’intelligence institutionnelle, cette alliance entre la puissance publique et l’expertise privée était mise au service d’une meilleure anticipation économique.
Les chercheurs de la Fed avaient fait la démonstration de l’impact de ces données hebdomadaires ADP qui avaient permis de détecter très tôt, pendant la pandémie de 2020, les ruptures tiraillant le marché du travail. Au gré de l’implosion des emplois, la Fed mesurait en temps réel les dégâts et agissait proactivement en fonction, exploit qui aurait été irréalisable avec les retards bureaucratiques du BLS.
Powell allait même bien plus loin, affirmant que : « Nous aurions vu la Grande Récession venir plus tôt si nous avions eu ces données en 2008 ! »
Vulnérabilité structurelle
Tout s’est pourtant brusquement arrêté en fin d’été dernier, peu après que l’un des sept membres du Conseil des gouverneurs de la Fed, Christopher Waller, évoque dans une simple note de bas de page de l’un de ses discours des indicateurs ADP qui signalaient, selon lui, un ralentissement de l’emploi. Évoquant ces données pour étayer son inquiétude à propos du marché du travail, il notait que les embauches chutaient au-delà des chiffres gouvernementaux officiels les plus récents.
Officiellement, pour « réévaluation des processus » visant à garantir « les plus hauts standards de confidentialité », l’entreprise a dès lors cessé de transmettre ses données hebdomadaires. En réalité, nul ne sait ce qui a motivé cette rupture.
Il n’en reste pas moins que ce revirement soudain expose les risques de la dépendance des institutions publiques aux acteurs privés. Dans un pays où le shutdown est devenu une arme partisane récurrente, la délégation de la surveillance économique à une entreprise cotée en bourse semble a posteriori déraisonnable.
Cette suspension abrupte révèle que la production du savoir économique censée guider les choix collectifs dépend désormais en grande partie de la bonne volonté d’acteurs privés. Que se passe-t-il quand ces entreprises décident de se retirer ?
Ayant tenté en vain de dissuader ADP, en guise d’aveu d’impuissance rarissime pour le président de la plus puissante banque centrale du monde, Powell a dû reconnaître que, privée de ces données, la Fed ne disposait plus que de « substituts imparfaits » pour évaluer les tendances du marché de l’emploi.
Paradoxe cruel qui voit la Fed avancer à tâtons en un temps où la politique monétaire exige la plus grande finesse, qui en dit long sur notre époque, et qui dépasse largement la problématique des statistiques et données économiques. La crise de confiance me semble avérée : l’État est-il encore en capacité de produire du savoir fiable ?
Avertissement pour les démocraties
Au-delà du cas américain, cet épisode illustre une tension qui s’aggrave au sein des démocraties aux économies intégrées. Le signal d’alarme est effectivement global car la puissance publique dépend de données qu’elle ne contrôle plus, qu’elle ne peut même pas vérifier.
À mesure de la numérisation de l’économie conférant aux entreprises privées une avance considérable dans la collecte des informations, les États se retrouvent relégués au rang de clients, parfois tolérés, parfois écartés.
La Fed n’est évidemment pas la seule concernée, car les autorités fiscales, les agences de santé, et même les instituts de statistiques s’appuient de plus en plus sur des données issues des plateformes ou d’entreprises technologiques. Qu’un fournisseur décide, pour des raisons commerciales ou politiques, de fermer le robinet et c’est tout un pan de la décision publique qui vacille.
Souveraineté statistique
Le cas ADP-Fed démontre l’urgence de mettre en place une véritable souveraineté statistique. Les données économiques fondamentales sont assurément un bien commun aussi vital que l’électricité ou la monnaie. Leur production, leur diffusion et leur conservation se doivent d’être garanties par des institutions indépendantes et protégées des aléas politiques.
Dans quel pétrin, devant quels choix cornéliens, face à quels risques d’erreurs se retrouvent potentiellement des administrations moins puissantes et moins visibles si même la Fed – institution dotée d’immenses ressources et d’un prestige mondial – se trouve démunie face à une entreprise privée ?
Sans investissements massifs dans les infrastructures publiques de données, les démocraties risquent de perdre leur capacité d’action, et leur légitimité.
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1. La pensée dominante a creusé son sillion au sein des “sciences économiques” depuis un demi-siècle; la désinformation politique depuis belle lurette à l’aide des outils de la discipline des “sciences comportementales”, alors que la désinformation économique demeure communément admise aujourd’hui. Mesure du chômage, de l’inflation ou de l’endettement, rapports d’entreprise et journalisme économique font l’objet de manipulations plus ou moins volontaires. Celles-ci ont été mises en exergue par la journaliste [ex analyste financière employée d’une banque privée en Suisse] Myret Zaki dans son livre «La désinformation économique*».
Pourquoi s’attaquer à la désinformation aujourd’hui? On constate une détérioration de la qualité de l’information et l’irruption toujours plus importante d’éléments qui n’ont rien à y faire. Il devient toujours plus difficile de trouver des informations de base. Parallèlement, la surveillance du travail des journalistes par les entreprises s’est resserrée, ainsi que l’intimidation exercée par ces dernières. Il est de plus en plus difficile aux médias de travailler de manière indépendante dans l’intérêt du public.
C’est quoi la désinformation? Cela recouvre l’embellissement de l’information par l’absence de contexte, ou par l’oubli volontaire ou non d’indicateur qui modifient ou nuancent fortement une présentation des faits.
2. * “Connaissez-vous votre véritable pouvoir d’achat ? Non, car l’indice d’inflation exclut les primes d’assurance maladie, l’immobilier et les actifs boursiers. Qu’en est-il de la statistique du chômage ? Elle exclut les chômeurs découragés, les inactifs, et n’informe pas sur le mal-emploi et le sous-emploi. Et les PIB des grands pays ? Ils sont souvent surestimés. La dette financière ? Souvent sous-estimée. Les taux d’intérêt ? Ils ne reflètent plus le marché. Les principales monnaies ? Leur dévaluation passe inaperçue, sauf face à l’or… dont les cours sont manipulés. Et les rapports annuels des grandes entreprises ? S’ils peuvent faire 500 pages, le marketing y dépasse parfois le reporting, et l’essentiel n’y figure pas toujours”.
“On l’imagine réservée aux régimes autoritaires, mais la désinformation économique existe aussi dans les pays développés. La politisation des chiffres et l’embellissement des statistiques sont une réalité, souvent masquée par l’extrême mathématisation des calculs. On croirait presque qu’il s’agit de sciences dures, qui seraient apolitiques, mais derrière chaque chiffre, il y a des hypothèses et des choix de société”.
“Outre la barrière technique, l’indépendance de l’information est menacée par l’essor fulgurant de la communication, du marketing et de la propagande idéologique et militaire du XXIe siècle…”
3. Economie du fake: Raymond dit : août 3, 2025 à 7:27 pm (…) Quand le représentant suprême d’une puissance économique et financière, comme les États-Unis, incarne à merveille la “Triade noire” – pourtant élu par le bon peuple – en limogant une cheffe du bureau des statistiques parce que les données de l’emploi au BLS américain ne lui conviennent pas.
Les stats de l’emploi US, toute une histoire que les éclairés ne peuvent ignorer car les manipulations des données de l’emploi aux États-Unis [où le crony-capitalism est légion] le sont depuis plusieurs décennies et c’est [déjà] très simple à le comprendre: Le mandat de la Fed dans la conduite de la politique monétaire est dual, ce qui n’est pas le cas des autres banques centrales en Occident, notamment la BCE pour ce qui a trait aux économies asymétriques des 27 composant la Zone Monétaire Non Optimale de l’Euroland.
A savoir que durant les années 1970, une ère de forte inflation et de chômage, Julius Shiskin, le commissaire du Bureau of Labor Statistics a été critiqué pour les chiffres du chômage parce que les chiffres sont utilisés pour évaluer plus que le chômage. Pour beaucoup, les chiffres du chômage ont servi de critère pour évaluer le nombre de personnes qui connaissent un certain niveau de difficultés financières. En réponse, il a développé une série d’indicateurs de chômage connus sous le nom de U-1 à U-6. Ce changement a permis au BLS de fixer le taux de chômage officiel comme U3, un nombre beaucoup plus faible que le U6, donc beaucoup plus politiquement opportun.
Puis, en 1994, selon “Shadowstats”, le gouvernement a vraiment commencé à sous-estimer le chômage en définissant les travailleurs à long terme découragés hors de l’existence officielle. Les nouveaux chiffres U-6 ne comprennent donc que les travailleurs découragés à court terme. Encore un secret de polichinelle au prisme de l’économie du fake.
3.a. “Les démocraties risquent-elles de perdre leur capacité d’action et leur légitimité”?
Évidemment, ce qui vient souligner un problème d’incohérence des préférences qui nous dit qu’en chaque être il existe deux personnalités en conflit permanent, de véritables Dr Jekyll et Mr Hyde, jumeaux inséparables qui se détestent cordialement. Tantôt, cet “Homo-oeconomicus” [“irrationnel” d’après les récents travaux de Richard H. Thaler vs l’interprétation de John Stuart Mill en cet Homo-oeconomicus “rationnel et maximisateur”] qui adoubera l’Etat social protecteur et tantôt le principe du “laisser-faire” le marché – affranchi des garde-fous – comme suprême bienfaiteur. Une incohérence faute de modération ! Pourtant, une solution au prisme de la mythologie existe à ce problème d’incohérence en s’appuyant sur l’exemple d’Ulysse et les sirènes dans l’Odyssée d’Homère: “Ulysse est sommé de gérer rationnellement son irrationalité. Il connait ses tentations, céder au chant des sirènes, il les gère par anticipation en liant au mât du vaisseau celui qu’il ne veut pas devenir”
3.b. Cette incohérence des préférences – alimentée sur l’autel de la politique politicienne – nous l’a trouvons également dénoncée au sein de l’ouvrage de Naomi Oreskes – professeure d’histoire des sciences à l’université de Harvard – et de Erik M. Conway – historien des sciences et des technologies à la California Institute of Technology. Durant une centaine d’années, constatent-ils, “le mythe du méchant gouvernement et un marché pétri de bonnes intentions a été affiné, propagé et martelé, au point de passer aujourd’hui pour une évidence dont l’emprise menace les démocraties. Ces auteurs racontent comment l’idéologie de la « magie du marché » est née aux États-Unis, avant de se diffuser au monde entier. Les réponses qu’apporte leur récit nous rappellent, s’il fallait encore en faire la démonstration, que la « main invisible » ne sert que les intérêts des puissants”.
Aux États-Unis, “nul n’a fait davantage que Ronald Reagan pour ancrer ce mythe dans les esprits, mais le terrain avait été soigneusement préparé pendant des décennies par les industriels américains et leurs alliés. Sans relâche, ils ont combattu les réglementations visant à limiter le travail des enfants, à assurer les travailleurs contre les accidents, à venir en aide aux plus démunis ou encore à lutter contre les monopoles. Ils se sont surtout employés à imprégner la société de leurs idéaux libertariens en réécrivant les manuels scolaires et en influençant la culture populaire, sans jamais cesser d’agiter le spectre du communisme (…) L’encadrement des marchés est une condition nécessaire pour qu’ils puissent profiter à tous (…)”
3.c. Mais l”‘économie du fake” nous l’a devons aussi, et avant tout, à une idéologie dominante [un modèle de pensée] incapable d’introspection au sein des “sciences économiques”, faute de pluralisme [mais autant de garde-fous]. Le macroéconomiste et professeur Nicolas Gregory Mankiw avait déjà bien diagnostiqué le phénomène lorsqu’il affirmait que “la théorie économique contemporaine est devenue un terrain d’affrontement entre des conceptions tellement abstraites et décalées de la réalité qu’elles n’ont plus d’influence sur le contenu des politiques économiques contemporaines”.
Un signal d’alerte parmi tant d’autres, à l’image du professeur émérite d’analyse économique à l’Université catholique de Milan, Luigi Pasinetti, qui expliquait clairement – dans une interview de 2018 – les problèmes fondamentaux de la pensée économique dominante. La soi-disant “science économique” est, en réalité, un amalgame parascientifique duquel les approches alternatives à la pensée dominante ont été exclues de manière subreptice, afin d’empêcher une vision différente de celle du libre marché en tant que solution à n’importe quel problème d’ordre socio-économique”. Or, si la pensée dominante est un extrémisme, le pluralisme en “science économique” devrait-être une évolution et non une distorsion cognitive où “les erreurs systématiques maintiennent chez les sujets leurs croyances de base en dépit de la présence d’éléments concrets contradictoires”, ce que les travaux du professeur et psychiatre américain, Aaron Temkin Beck, révélèrent.
En ce sens, l’économiste australien, Steve Keen, dans son ouvrage “L’imposture économique” ne postulait-il pas, déjà, que “les économistes sont si engagés en faveur de leur méthodologie de prédilection qu’ils ignorent ou banalisent les points où leur analyse dévoile ses plus grandes faiblesses et, pour que l’économie mérite vraiment la noble appellation de “science sociale” – réf. aux sciences molles – ces échecs devraient la conduire à abandonner cette méthodologie et à en rechercher une autre, plus solide”. Cet économiste et directeur du département Économie, Histoire et Politique de l’université de Kingston à Londres, au fil de son ouvrage, déplore que la formation des économistes les empêche presque totalement de déceler les erreurs qui parsèment la théorie “mainstream” leur étant inculquée; puis que le système même fasse triompher cette pédagogie qu’il nomme de “paresseuse”.
En France, du reste, les récents aveux de l’ancien ministre de l’économie sont symptomatiques du phénomène. Lui qui enseigne en Suisse…à présent !
Et les démocraties se verront bientôt rangées dans le tiroir des mythes, car “Homo-oeconomicus” n’aura suffisamment modéré son incohérence des préférences.