Prêter pour coloniser

Prêter pour coloniser

octobre 13, 2021 5 Par Michel Santi

La colonisation n’est plus ce qu’elle était. En fait, elle n’emploie plus les mêmes moyens. Pour coloniser, aujourd’hui, on prête et c’est ainsi que l’on asservit ! Pourquoi prétexter les impossibilités de remboursement du débiteur pour occuper des territoires en payant des armées, à l’instar de l’invasion britannique en 1882 de l’Egypte qui ne parvenait plus à payer sa dette? Les expéditions punitives et entreprises militaires sont désormais remplacées par l’arme non moins persuasive de l’aggravation des déficits publics des nations ne disposant pas d’une monnaie souveraine capable d’être librement émise. A cet égard, l’«indépendance» de nombre de ces pays endettés n’est qu’une illusion tant ils sont en réalité sous la coupe de leurs créanciers.

Ceux-ci, aujourd’hui, ont changé de camp. De méthode aussi. Ainsi, c’est plus de 150 pays à travers le globe qui doivent à présent près de 400 milliards de dollars à la Chine au titre de son initiative dite de la «ceinture économique de la Route de la soie», dans une transparence relative puisque ces dettes ne sont pas déclarées que très partiellement à la Banque Mondiale. Une quarantaine de ces débiteurs Etatiques sont des nations très pauvres comme le Cambodge, le Myanmar, le Laos, les Maldives ou la Papouasie qui doivent à la Chine plus de 10% de leurs P.I.B. respectifs. Donc, s’il est devenu pour les puissances en quête de domination actuellement nettement moins dangereux du point de vue des pertes humaines de coloniser, un glissement supplémentaire est en train de s’opérer. En effet, les dettes accordées à des Etats attirent bien trop l’attention en comparaison de celles consenties aux entreprises de ces pays pauvres. Voilà donc que 70% des montants prêtés par la Chine le sont désormais – non plus à des gouvernements – mais à des entreprises publiques, privées et à des banques locales de ces pays en détresse financière.

Dès lors, une nouvelle brèche s’ouvre car ces créances consenties à des organes non gouvernementaux n’ont pas à être déclarées aux institutions internationales ni aux instances de ces pays, quand elles existent. Ces sommes substantielles qui transitent depuis le Trésor chinois en direction d’emprunteurs privés passent totalement sous le radar car ne sont soumises à aucune obligation déclarative dans leur Etat de tutelle, et ne sont la plupart du temps même pas mentionnées dans leur balance des paiements. Pour les dirigeants de ces pays si redevables à la Chine, comment s’y prendre pour gérer un pays où le mélange des genres est savamment entretenu par les créanciers entre dette publique et endettements privés? Et comment tenter de protéger les intérêts de ces débiteurs privés pour stabiliser l’économie quand l’écrasante majorité de ces sommes échappe à toute surveillance?

Mao a laissé une Chine très pauvre, principalement pour des motifs idéologiques car il était obsédé par l’éradication du pouvoir des élites économiques concentrées surtout le long des côtes. Voilà une quarantaine d’années que cette nation – dotée d’une culture sophistiquée et d’une immense masse salariale – étend son influence, sans hésiter à avoir recours aux subterfuges impérialistes les plus traditionnels. Encore et toujours, la dette mène à la soumission. Il n’est donc pas si différend ce temps où Rosa Luxemburg écrivait en 1913 :«l’économie égyptienne a été engloutie dans une très large mesure par le capital européen.»