Note de lecture d’un critique

Note de lecture d’un critique

janvier 29, 2026 0 Par Michel Santi

Une jeunesse levantine

 

L’ouvrage frappe d’abord par sa puissance narrative. Santi possède un indéniable talent d’évocation : le Beyrouth d’avant 1975, les odeurs de la Méditerranée, les liturgies jésuites, la ferveur d’un récital d’Oum Kalthoum, la moiteur saoudienne, la solennité de La Mecque, la fureur des milices chrétiennes. Le texte est charnel, vibrant, souvent magnifique. Le lecteur est happé par la voix d’un enfant jeté dans la tragédie, dont la sensibilité semble exacerbée par chaque choc.

Mais cette réussite stylistique est aussi le cœur du problème. Une jeunesse levantine n’est pas seulement un témoignage : c’est une mise en scène de soi, une mythologie intime. L’auteur ne se contente pas de raconter ; il se construit comme personnage d’exception, placé au centre des grandes fractures du siècle. À douze ans, il accompagne un prince saoudien à La Mecque. Adolescent, il est enrôlé dans une milice extrémiste libanaise. Plus tard, il côtoie Khomeiny, puis traverse les lignes israéliennes. La vie devient roman, et le roman devient justification.

Cette esthétique de l’exception nourrit une ambiguïté morale persistante. Santi affirme qu’«on peut être témoin d’un crime sans pour autant l’approuver».

Soit. Mais le livre ne cesse de transformer la proximité avec l’horreur en privilège initiatique. La guerre, la milice, la radicalité religieuse deviennent des étapes formatrices, presque nécessaires, d’une destinée «extraordinaire». L’auteur va jusqu’à écrire que la destruction du Liban fut la condition de son «destin sublime».

Cette phrase, sidérante, révèle une tentation dangereuse : subordonner la catastrophe collective à l’accomplissement individuel.

Le rapport à la violence est ainsi constamment esthétisé. Les milices chrétiennes, dont l’auteur fut proche, sont décrites dans leur brutalité, mais aussi dans leur énergie, leur fraternité, leur ivresse tragique. Les bourreaux apparaissent parfois comme des figures romanesques, presque héroïques. Le mal est reconnu, mais il est magnifié par le style. La confession devient épopée. Or, ce glissement pose une question éthique majeure : peut-on transformer l’horreur en matériau lyrique sans en atténuer la portée ?

Le même malaise traverse les pages consacrées à Khomeiny. Santi raconte la fascination exercée par l’ayatollah, son «charisme insoutenable», et confesse avoir failli «tout quitter pour lui».

Certes, il reconnaît ensuite que le nom de Khomeiny est devenu «synonyme d’inhumanité et de cruauté».

Mais le livre persiste à chercher une «autre version» du dictateur, comme si la terreur d’État pouvait être relativisée par une expérience personnelle bienveillante. Là encore, l’intime menace de dissoudre le politique.

Sur le plan idéologique, l’ouvrage est traversé par un discours syncrétique séduisant : les religions monothéistes seraient sœurs, leurs conflits naîtraient de leurs ressemblances plus que de leurs différences, selon une lecture girardienne

Cette vision humaniste est généreuse. Mais elle tend aussi à aplanir les responsabilités historiques. Tout devient «complexité», «enchevêtrement», «destin commun». Or, la guerre n’est pas qu’un mal abstrait : elle est faite de décisions, de chaînes de commandement, d’idéologies précises. À force de diluer les causes dans une métaphysique du tragique, le récit risque de dépolitiser la violence.

La grande force du livre — sa subjectivité assumée — devient ainsi sa faiblesse. Santi revendique le droit à la confusion, à l’ambivalence, à la contradiction. Le problème n’est pas qu’il ait été égaré, fasciné, manipulé. Le problème est que le texte semble parfois transformer ces égarements en preuves d’élection. L’enfant ballotté devient héros tragique, presque élu par l’Histoire. La faute est reconnue, mais elle est transfigurée : «Je n’aurais jamais connu le bonheur […] sans le mal que j’ai fait».

Cette logique est dangereuse, car elle naturalise la violence comme étape nécessaire de la réussite.

Pourtant, Une jeunesse levantine demeure un livre important. Non parce qu’il fournirait une clé objective du Proche-Orient, mais parce qu’il expose de l’intérieur le vertige des appartenances, la séduction du sacré, l’ivresse des identités meurtrières. Il montre comment un adolescent peut être happé par des récits de grandeur, par des figures paternelles charismatiques, par des causes absolues. En ce sens, il est un document précieux sur la psychologie de la radicalisation.

Encore faut-il le lire avec distance. Ce texte n’est pas un manuel d’histoire, ni un traité politique : c’est une autobiographie mythifiée. Sa beauté est réelle, mais trompeuse. Elle enjolive ce qu’elle prétend dénoncer. Elle transforme la guerre en décor d’opéra. Le lecteur doit donc résister à l’envoûtement du style pour maintenir une lucidité critique.

Une jeunesse levantine est un grand livre ambigu. Il éclaire le Levant autant qu’il révèle les illusions d’un homme sur sa propre trajectoire. Il fascine, dérange, trouble. Mais il oblige aussi à poser une question essentielle : jusqu’où peut-on sublimer le mal sans le trahir ?

La préface, enfin, de Gilles Kepel n’est pas anodine : elle fonctionne comme une caution intellectuelle, presque une amnistie anticipée, pour un récit qui flirte en permanence avec la fascination pour la violence et pour les pouvoirs charismatiques.

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