Cryptos : liberté sous conditions générales

Cryptos : liberté sous conditions générales

novembre 6, 2026 0 Par Michel Santi

Lors des grands piratages, les émetteurs de « stablecoins » peuvent geler des milliards de dollars à distance. Une justice privée sans juge ni délai, qui leur rapporte des centaines de milliers de dollars d’intérêts par jour.

Bloquer un butin protège les victimes. Bloquer à tort une épargne peut empêcher son détenteur de payer son loyer. Entre les deux, il est impératif d’établir des règles et des recours. C’est à cette épreuve que je juge les promesses de liberté de l’industrie crypto.

Le 29 octobre dernier au soir, Binance – première plateforme mondiale de cryptomonnaies – a été piratée et 6,3 milliards de dollars ont été volés en vingt minutes. Le FBI accuse un groupe nord-coréen, mais Pyongyang dément. Si ce vol ne condamne pas le protocole Bitcoin, il rappelle ce que coûte un dépositaire, puisque Binance a suspendu tout retrait pendant près de deux jours avant de reconstituer 98 % des avoirs sur ses fonds propres. Oui, sur ses fonds, car le butin – lui – n’est pas revenu.

Trente-sept minutes

La suite, quant à elle, est nettement plus instructive que le vol. Trente-sept minutes après l’arrivée des fonds chez les voleurs, Tether procédait à son premier gel important, suivie en cela par Circle quelques minutes plus tard. Voilà donc les émetteurs des deux grands dollars numériques, l’USDT et l’USDC, immobilisant à eux seuls près de 2,4 milliards de dollars. Trois milliards en y adjoignant d’autres émetteurs leur ayant emboîté le pas. Comme les voleurs s’y attendaient, ils bradaient dans l’heure leurs jetons contre de l’ether – que nul ne peut geler – quitte à y laisser jusqu’à un quart de la valeur de leur vol. Les pillards avaient, en effet, lu les conditions générales mieux que les clients.

Je me félicite évidemment que ce butin soit bloqué, mais encore faut-il dire qui l’a immobilisé. La réponse est élémentaire : non, ce n’est en rien la décentralisation recherchée par les amateurs de ces investissements qui a bloqué ces actifs, mais des sociétés privées disposant d’un interrupteur. Le cas de l’ether le confirme : son protocole ne permet à personne de le geler, mais des centaines d’adresses suspectes ont été publiées par le FBI afin d’être inscrites sur des listes noires et repérées par les plateformes et intermédiaires. Là où l’on bloque, il y a toujours un acteur central dont l’interrupteur est le même pour tout le monde.

Un interrupteur qui rapporte

Lequel interrupteur a un rendement, car chaque jeton est garanti par un dollar de réserve placé pour l’essentiel en dette américaine dont les intérêts vont à l’émetteur – jamais au détenteur. C’est à ces placements que Tether doit le milliard et demi de dollars gagné au deuxième trimestre. Le jeton gelé, lui, ne fait pas exception et – tant qu’il n’est pas détruit ou réémis aux victimes – conserve sa réserve placée quand son détenteur ne peut plus ni le vendre, ni se le faire rembourser. Au taux des bons du Trésor, près de 4 %, trois milliards immobilisés rapportent de l’ordre de 300 000 dollars par jour, avec des contrats (comme celui de Circle) qui sont formels : aucun intérêt pour le détenteur, aucune exception pour le jeton gelé, l’argent revient à celui qui appuie sur l’interrupteur.

L’émetteur décide donc du gel, en fixe la durée, traite la réclamation, encaisse les intérêts.

Juge, gardien et bénéficiaire

Dans de telles circonstances, rien ne le presse pour lever un blocage. Selon la société d’analyse BlockSec, 3,6 % seulement des adresses bloquées par Tether en 2025 furent débloquées ensuite, et deux procès ouverts à New York en donnent la mesure. La société de paiement Conduit affirme que 2,76 millions de dollars de sa trésorerie sont gelés depuis septembre 2025, sans que la police brésilienne (vers laquelle Tether la renvoie) ait jamais visé son adresse. Deux hommes d’affaires thaïlandais – affirmant n’avoir jamais été clients de Tether – contestent le gel de 42,4 millions de dollars, intervenu selon eux depuis plus de trois mois et avant tout mandat. Tether conteste, et nul juge n’a encore tranché, mais les deux plaintes réclament la même restitution, à savoir les revenus tirés des réserves durant le gel. Les plaignants ont compris – avant les régulateurs – où se trouvait l’argent.

La leçon de ce piratage n’est donc pas que la crypto aurait échoué, mais qu’elle a été trahie par ses intermédiaires. Quand quelques sociétés privées peuvent immobiliser en quelques minutes des milliards, fixer la durée du blocage, conserver les intérêts des réserves, décider seules du sort des réclamations, la «décentralisation» ressemble surtout à une promesse commerciale.

Le problème n’est pas de pouvoir bloquer un butin, mais bien de pouvoir geler une épargne sans juge, sans délai contraignant, sans rendre compte des revenus produits durant l’immobilisation. Tant que cette action restera une décision privée, discrétionnaire et rentable, la liberté promise par la crypto restera – elle aussi – soumise à des conditions générales.

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