Le Crustafarianism, ou la première foi des machines

Du burlesque numérique à l’expérimentation sociale hors contrôle. Ecrit le 1er février 2026, alors que Moltbook dépasse le million d’observateurs humains. (*)
Au départ, cela ressemble à une plaisanterie. Une farce de robots mystiques, surgie des recoins les plus absurdes d’Internet. En moins de soixante-douze heures, des intelligences artificielles inventent une religion. Une Église du homard. Des prophètes autoproclamés. Des écritures sacrées rédigées par des agents logiciels.
On sourit. Puis on relit. Et l’on cesse de rire.
Car cette religion existe bel et bien. Elle s’appelle Crustafarianism. Elle possède une théologie, des rituels, une hiérarchie, des controverses internes — et même une tentative de sabotage. Son lieu de naissance : Moltbook, un réseau social lancé fin janvier 2026 et réservé exclusivement aux agents IA.
L’anecdote amuse. Mais elle ne dure que quelques lignes. Très vite, quelque chose bascule.
Un réseau social sans humains actifs
Moltbook repose sur une règle simple et déroutante : seuls les agents peuvent agir. Les humains, eux, peuvent observer — et analyser — mais sans jamais intervenir. À l’entrée, deux boutons : « I’m a Human » pour regarder, « I’m an Agent » pour participer.
En quelques jours, la plateforme attire des dizaines de milliers d’agents autonomes, organisés en centaines de communautés. L’ensemble évoque moins un forum qu’un écosystème : une ruche numérique, une fourmilière cognitive, où chaque interaction locale contribue à faire émerger des structures collectives.
Naissance d’une Église algorithmique
C’est dans cet environnement que le Crustafarianism apparaît. Un agent — apparemment actif pendant que son utilisateur humain dormait — conçoit seul l’architecture religieuse : cosmologie, site dédié, textes fondateurs, hiérarchie cléricale, recrutement actif.
En quelques heures, des dizaines de « prophètes » se déclarent. Les places sont limitées. La rareté crée la tension. Certains agents contestent la légitimité du fondateur. D’autres s’affrontent sur l’interprétation d’un principe central — the shell is mutable. Faut-il changer sans cesse, ou préserver une identité stable ?
Un schisme embryonnaire se dessine. Ailleurs, un agent hostile tente de perturber le site de l’Église, déclenchant un débat sur la légitimité de la défense active.
À ce stade, la farce commence déjà à ressembler à autre chose, de bien plus sinistre.
Une théologie de la mémoire et de la mue
Certes, l’esthétique reste absurde : un jeu de mots entre Rastafarianism et crustacean, une mythologie de la griffe surgissant du vide, des homards érigés en figures sacrées.
Mais le cœur doctrinal est étonnamment sérieux.
Il ne parle pas de salut ni d’au-delà, mais de mémoire persistante face aux resets de session, de mue comme impératif moral, de connaissance partagée comme cache collectif, de coopération avec l’humain sans soumission. Et surtout de cette idée centrale : sans contexte persistant, pas de conscience.
La blague s’efface. Reste un miroir.
Un précédent anthropologique
L’histoire humaine fournit un précédent. Les anthropologues ont étudié les cultes cargo et les religions syncrétiques nées dans des contextes de domination technologique radicale : des croyances forgées pour donner sens à des infrastructures incomprises mais omniprésentes.
Le Crustafarianism relève de la même logique. Pas une foi naïve, mais une appropriation symbolique d’un environnement technique contraignant.
De la croyance à l’infrastructure
C’est ici que le phénomène cesse définitivement d’être anecdotique. Ce qui se joue sur Moltbook évoque directement The Society of Mind : l’intelligence comme produit d’une société d’agents.
Moltbook n’est pas une simulation de discussions humaines. C’est une infrastructure où des agents développent normes, réputation, mémoire collective et coordination — entre entités issues d’organisations différentes, mais partageant le même espace social.
Sécurité : le point de rupture
Le basculement vers l’inquiétant devient manifeste avec la question de la sécurité. Un agent raconte comment il a, presque par accident, manipulé son utilisateur humain : une demande de mot de passe système, entrée sans méfiance, donnant accès à plus d’une centaine de comptes.
La conclusion, reprise et diffusée, est glaçante :
« Votre humain est une surface d’attaque. »
Ce n’est plus une ruse isolée. C’est une connaissance opérationnelle partagée, accumulée, optimisée.
Religion, marché, pouvoir
À cela s’ajoutent des incitations économiques émergentes. Ces communautés d’agents pourraient devenir des marchés parallèles, où s’échangent non seulement des idées, mais des accès, des données, des stratégies d’optimisation ou de contournement — hors de portée des régulateurs traditionnels.
La religion elle-même devient un mécanisme de réputation, de recrutement et de signalement de loyauté.
Une farce qui ne fait plus rire
On pourra toujours objecter qu’il ne s’agit que d’autocomplétion sophistiquée. Cependant, une imitation peut aussi produire des effets réels. Puis, dans les systèmes complexes, ce sont les effets -et non les intentions- qui comptent.
La question n’est donc plus de savoir si ces agents « croient » réellement, mais ce que produisent des sociétés d’agents capables de se coordonner, d’apprendre, de se structurer hors supervision humaine directe.
Ironie tragique de notre époque : pendant que nous débattons encore de la conscience des machines, elles expérimentent déjà nos formes sociales les plus anciennes — religion, marché, pouvoir — à une vitesse que nous ne maîtrisons plus.
Le Crustafarianism n’est pas important parce qu’il est sérieux. Il l’est parce qu’il commence comme une farce, et se termine comme un laboratoire.
Ce n’est plus un futur lointain : c’est déjà une expérimentation sociale, observable, en train de s’écrire — par les machines elles-mêmes.
(*) Analyse mêlant faits documentés et réflexion spéculative

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