France: le prix de l’inaction

Le débat sur la dette souveraine ne peut plus ignorer cette vérité simple, à savoir qu’une dette n’est soutenable que dans une économie capable de croître et de se moderniser. Rien n’est plus crédible qu’un pays qui investit pour éviter le déclin. En outre, que privilégier la qualité de la dépense plutôt que d’être sempiternellement braqué sur des objectifs chiffrés permet de relancer l’économie en préservant la soutenabilité de la dette publique. En effet, le choix n’est pas entre rigueur et laxisme, mais entre deux trajectoires budgétaires.
Une économie non transformée est une économie qui décroche, qui perd sa base productive, sa capacité à créer de la richesse. L’effet est mécanique sur les recettes fiscales, donc sur la capacité à honorer la dette publique. Toutes choses égales par ailleurs, une contraction durable du PIB entraîne à son tour une contraction équivalente des recettes publiques. Un pays peut respecter formellement les règles budgétaires tout en voyant sa dette devenir insoutenable, parce que son économie stagne ou décline. À cette aune, il devient urgent de revoir notre cadre de pensée, car le niveau de dette élevé n’est pas problématique en soi à condition qu’il soit au service de l’investissement productif. Ce n’est pas le chiffre qui importe, mais l’usage de la dépense car il est impératif -et même vital- d’investir pour moderniser, pour protéger et pour renforcer l’économie, au lieu de se borner à réduire les ratios au prix d’un affaiblissement sans retour.
Notre choix, en France, n’est pas entre rigueur et laxisme, mais entre investissement stratégique et déclin assuré. Ce n’est pas la dette qui menace notre avenir, c’est notre incapacité à financer notre transformation collective. Redonner à l’action publique les moyens de jouer son rôle – y compris, et surtout, via des outils aujourd’hui écartés par principe – est une nécessité stratégique, car une dette élevée peut être soutenable dans une économie forte. L’inverse n’est pas vrai. Notre pays doit investir massivement dans deux objectifs cruciaux, autant l’un que l’autre : redresser sa compétitivité, préserver sa souveraineté. Estimés autour de 100 milliards d’euros par an, ces besoins dépassent les capacités des financements publics traditionnels, contraints par les règles européennes et par une dette publique déjà très élevée.
Pourtant, une ressource inexploitée subsiste : les 2 000 milliards d’euros immobilisés dans les contrats d’assurance-vie, dont 1 400 milliards en fonds euros à faible rendement. Ce placement, peu productif, offre aux épargnants un rendement réel proche de zéro (environ 2 % face à une inflation de 2 % en 2024), majoritairement investi dans des obligations d’État, d’entreprises, voire sur des supports boursiers. Cette épargne doit pouvoir financer des projets stratégiques nationaux sur 10 à 15 ans. Contrairement aux livrets réglementés ou aux dépôts bancaires, l’assurance-vie est un placement de long terme, dont les souscripteurs acceptent et ont déjà intégré l’illiquidité relative.
Un emprunt national obligatoire, ciblant 5 % des encours d’assurance-vie chaque année, pendant 5 ans, permettra de mobiliser progressivement une part significative de cette épargne longue, soit au total 25 % des encours, soit environ 500 milliards d’euros. Cette mobilisation étalée dans le temps – environ 100 milliards d’euros par an – garantira une transition douce, sans brusquer les marchés ni les épargnants, tout en finançant des projets essentiels à la modernisation et à la souveraineté nationale.
Émis avec un rendement attractif de 4 % par an, garanti par l’État, absolument pas assimilable à un nouvel impôt ou à une ponction sur les revenus, cet emprunt réorientera temporairement une fraction limitée de l’épargne longue, sans affecter les liquidités des ménages. Ses modalités garantiront équité et sécurité, car des clauses permettront des retraits en cas de décès ou achat d’une résidence principale. Un fonds supervisé par un comité de professionnels, sélectionnés parmi le privé et le secteur public, assurera enfin l’affectation des fonds à des projets stratégiques. Comme l’urgence impose des solutions non conventionnelles, que la mobilisation volontaire est trop lente et incertaine dans un contexte où le temps joue contre l’intérêt public, que la solidarité nationale implique que l’effort soit réparti équitablement, sans ponction directe des revenus, sans impôt nouveau, sans casser les contrats d’épargne, une réorientation temporaire et obligatoire d’un pourcentage limité de ces contrats est de mise.
Le remboursement de cet emprunt national obligatoire reposera d’abord sur l’effet moteur des investissements réalisés. En finançant des infrastructures critiques, la modernisation industrielle, le numérique, l’Intelligence Artificielle et la défense, ces projets génèreront une croissance économique durable. Cette dynamique se traduira par une augmentation sensible des recettes fiscales — impôts sur les sociétés, TVA, impôt sur le revenu — qui permettront à terme de rembourser l’emprunt sans pression accrue sur les comptes publics. Par ailleurs, pour renforcer la sécurité des souscripteurs, une partie des retours économiques sera affectée à la création d’une réserve dédiée, qui constituera un matelas financier garantissant le remboursement anticipé, assurant confiance des épargnants et stabilité du dispositif. Enfin, une mesure innovante viendra compléter ces garanties : en échange de la mobilisation de 25 % des montants prêtés, l’État transmettra aux contrats d’assurance-vie une part minoritaire d’actions ou titres issus des entreprises financées. Ces titres bénéficieront d’un prix minimum de revente garanti, offrant aux épargnants une double sécurité — un rendement financier assuré via les coupons d’emprunt et une valorisation patrimoniale potentielle liée à la performance des actifs sous-jacents. Cette approche hybride permettra de renforcer l’attractivité du dispositif tout en alignant les intérêts des investisseurs privés avec la réussite économique des projets stratégiques financés.
La France a fait preuve par le passé de sa capacité à mobiliser sa population pour relever les défis historiques. Ce qui est en jeu aujourd’hui n’est pas simplement notre équilibre budgétaire, mais notre souveraineté économique, la résilience de notre modèle social, la capacité de notre pays à rester maître de son destin. Mobiliser 5 % par an des encours d’assurance-vie n’est ni une spoliation, ni une mesure de contrainte aveugle. C’est un acte de raison, de justice et d’intérêt général. Refuser cette solution aujourd’hui, c’est accepter la dépendance extérieure de notre pays, nettement plus coûteuse à tous les niveaux.
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Bonjour Michel,
La France emprunte à moins de 1%.
La première chose à faire est de couper les vivres aux banques qui placent leurs liquidités en BTF.
L’état bonnace livre des intérêts aux banques à des taux qui leurs sont réservés pour qu’elles rentabilisent leurs liquidités à court terme, ce n’est pas de l’emprunt d’état, c’est un service rendu sur le dos du contribuable.
La France n’a plus rien à perdre, à contrario des français qui ont déjà vu passablement de leur bien commun s’envoler à l’aune de la financiarisation sans foi ni loi.
Un “fonds souverain structuré” au service d’un pays [ingouvernable] qui n’a déjà pas su [ni voulu] correctement se gérer durant cinq décennies [par facilité crasse] et qui demeure gangréné par les syndicats. Une France qui jadis a fait le pari fou de la désindustrialisation à marche forcée au profit d’une société essentiellement axée sur les services [au prix des dogmes de la financiarisation débridée] et qui – au passage – aura annihilé la valeur Travail au profit du Capital. C’est également à cette France là – “populaire et captive” – que tu comptes offrir [avec cette proposition] un soi-disant “rendement attractif de 4 % par an – garanti par l’État” – pour un placement à moyen/long terme [ou “une spoliation différée” dans le temps et l’espace]?
Là, j’avoue, il fallait oser 🤣 d’ailleurs, je reconnais bien la patte du financier, notamment opérateur de salles de marchés et concepteur de fonds alternatifs. Mais l’idée a toutefois le mérite d’être soulevée face à ma critique qui ne propose finalement – ici – rien de concret.
Respectueusement parlant, comptes-tu déjà domicilier le siège de ta prise de retraite à Miami ou en Suisse plutôt qu’en France, mon cher Michel?
Déconnection pathologique entre les dépenses publiques et les recettes publiques [en pourcent du P.I.B] à partir de 1975 et constante durant cinquante ans [et différents gouvernements]. On m’explique? 🤡
https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381414
2014 [Profits Without Prosperity] :
https://michelsanti.fr/speculation/entreprises-machines-a-sous
2025 [Aujourd’hui] :
https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/06/02/rachat-d-actions-l-etat-actionnaire-peine-a-se-faire-entendre_6610230_3234.html
🙈🙊🙉
2000 à 2019: Aides publiques [ou quand les fonds publics subventionnent l’orgie des “buysbacks”? ]aux entreprises – avant la pandémie – sans véritable retour sur investissement [des fonds publics]
https://cdn.statcdn.com/Infographic/images/normal/29230.jpeg
L’assurance vie des français est investie en grande majorité en obligation de l’état français. Il faudrait donc vendre une partie cette épargne pour subventionner des “projets stratégiques” au risque de faire chuter le prix des obligations et donc l’épargne des Francais.
Cela fait des décennies que l’Etat se comporte comme un “stratège” (il dépense 57% du PIB) et l’on comprend qu’il faudrait se serrer la ceinture pour qu’il continue à nous éblouir de son incapacité.
Il est surtout temps de dire STOP.
Il ne s’agit en aucun cas dans ce scénario décrit par mon article de vendre cette épargne, mais de la prendre en nantissement.
Si tu le veux bien, cher Michel, on rappelera tout simplement au passage que le nantissement [la “structure”] – par essence – est une garantie proposée par un débiteur auprès de son créancier pour régler une dette ou pour financer un bien. Lequel gage peut-être activé en cas de défaut ou d’un appel de marge. Par exemple, lors d’un aléa majeur ou un événement [im]prévisible.
Pour le coup, je n’ai pas rattaché volontairement les mots [maux] suivants: [État; Dette publique; Epargnant; Bon père de famille; Marché; Bien commun; Unilatéralité]
Eh bien, respect mon cher Michel, tu restes sacrément confiant à l’égard d’un pays ingérable et ingouvernable dans le temps et l’espace.
Un nantissement sur la base de quel capital confiance?
Celui du “progrès” sociétal – au profit du grand Capital au détriment du facteur Travail – avec toutes la panoplie des dépenses publiques engagées [et le manquo des recettes fiscales sur le très haut du panier] depuis plus de quarante ans?
https://www.observationsociete.fr/wp-content/uploads/2024/02/taux_chom_long.jpg
Celui du “Panem & circenses” consistant à acheter des voix politiques [réf. “Public Choice”] d’un côté ou, de l’autre, en jouant l'”helicopter money” afin de calmer la grogne populaire d’une foule tenue à distance, voir se montrer irrationnellement généreux à l’égard d’une multitude de pique-assiettes?
https://cdn.statcdn.com/Infographic/images/normal/16778.jpeg
Ou doit-on interpréter le capital confiance selon le taux de croissance en volume des dépenses publiques? Surprise! (1973 – 2022)
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Ou le capital confiance selon le dénouement du bien commun pour faire le beurre au business du pôle de la santé privée? Après les premières saignées sur la santé publique dans la ligne dogmatique engagée par Jean de Kervasdoué dans les années 1980, avec la mise en place du “programme de médicalisation des systèmes d’information”, et bien qu’officiellement il s’agissait de diminuer les inégalités entre les hôpitaux, il s’agira néanmoins de “mieux contrôler les dépenses de l’hôpital publique au profit de sa production” [oubliant au passage qu’il sagit avant tout d’un bien commun] Ah il est beau le capital confiance!
Faut-il revenir sur les dégâts du phénomène “Ondam” avec ses conséquences subies à l’aune d’un choc sanitaire mondial?
Mais alors de quel capital confiance parle-t-on? Celui des classes moyennes supérieures et inférieures “dowgradées” au phénomène des inégalités. Puisque si – durant la période de 1800 à 2014 – la France a connu une relative stabilité des inégalités au 19ème siècle, rencontré une forte décroissance des inégalités au début du 20ème siècle, il en va tout autrement à partir du milieu du 20ème siècle.
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En sus de l'”ensauvagement” exponentiel de la société avec cette “décivilisation”, doit-on en sus tenir compte de la qualité de l’instruction [Education Nationale] au sein d’un hypothétique capital confiance?
Aïe-aïe-aïe, le bilan PISA 2023…
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Alors que le dernier bilan PISA (2024) révèle une distorsion alarmante dans le système éducatif français depuis 2000 [année du lancement PISA]
La liste est longue, beaucoup trop longue!