Michel Santi

Fed: la crise silencieuse

La Réserve fédérale, banque centrale des États-Unis d’Amérique, a récemment perdu l’accès à un indicateur macroéconomique précieux : les données anonymisées sur l’emploi et les salaires fournies par la société ADP, géant du traitement des salaires. Pas seulement une anecdote technique, cette statistique qui n’est plus à la disposition de la Fed constitue une menace pour la stabilité et entrave sa capacité à piloter l’économie.

ADP est une entreprise privée gérant les salaires de 20 % de la main-d’œuvre privée américaine – soit plusieurs millions de travailleurs – qui partageait gracieusement depuis 2017 avec la Fed un ensemble de données agrégées et anonymisées. Disponibles avec un délai de seulement une semaine, elles offraient un aperçu en temps quasi réel des conditions du marché du travail américain en termes d’embauches, de salaires, de tendances sectorielles.

Pour les économistes de la Fed, cet outil très fin d’analyse leur permettait de détecter les signaux faibles. Ces fissures n’étaient en effet pas reflétées dans les statistiques officielles du Bureau of Labor Statistics (BLS), qui sont souvent publiées avec retard et qui sont souvent révisées a posteriori.

Ce partenariat Fed-ADP était du reste vanté par Jérôme Powell lui-même, président de la banque centrale, qui avait dévoilé que ses économistes avaient ainsi pu affiner – grâce à l’outil ADP – une méthode pour prédire les révisions des données officielles du BLS. Modèle d’intelligence institutionnelle, cette alliance entre la puissance publique et l’expertise privée était mise au service d’une meilleure anticipation économique.

Les chercheurs de la Fed avaient fait la démonstration de l’impact de ces données hebdomadaires ADP qui avaient permis de détecter très tôt, pendant la pandémie de 2020, les ruptures tiraillant le marché du travail. Au gré de l’implosion des emplois, la Fed mesurait en temps réel les dégâts et agissait proactivement en fonction, exploit qui aurait été irréalisable avec les retards bureaucratiques du BLS.

Powell allait même bien plus loin, affirmant que : « Nous aurions vu la Grande Récession venir plus tôt si nous avions eu ces données en 2008 ! »


Vulnérabilité structurelle

Tout s’est pourtant brusquement arrêté en fin d’été dernier, peu après que l’un des sept membres du Conseil des gouverneurs de la Fed, Christopher Waller, évoque dans une simple note de bas de page de l’un de ses discours des indicateurs ADP qui signalaient, selon lui, un ralentissement de l’emploi. Évoquant ces données pour étayer son inquiétude à propos du marché du travail, il notait que les embauches chutaient au-delà des chiffres gouvernementaux officiels les plus récents.

Officiellement, pour « réévaluation des processus » visant à garantir « les plus hauts standards de confidentialité », l’entreprise a dès lors cessé de transmettre ses données hebdomadaires. En réalité, nul ne sait ce qui a motivé cette rupture.

Il n’en reste pas moins que ce revirement soudain expose les risques de la dépendance des institutions publiques aux acteurs privés. Dans un pays où le shutdown est devenu une arme partisane récurrente, la délégation de la surveillance économique à une entreprise cotée en bourse semble a posteriori déraisonnable.

Cette suspension abrupte révèle que la production du savoir économique censée guider les choix collectifs dépend désormais en grande partie de la bonne volonté d’acteurs privés. Que se passe-t-il quand ces entreprises décident de se retirer ?

Ayant tenté en vain de dissuader ADP, en guise d’aveu d’impuissance rarissime pour le président de la plus puissante banque centrale du monde, Powell a dû reconnaître que, privée de ces données, la Fed ne disposait plus que de « substituts imparfaits » pour évaluer les tendances du marché de l’emploi.

Paradoxe cruel qui voit la Fed avancer à tâtons en un temps où la politique monétaire exige la plus grande finesse, qui en dit long sur notre époque, et qui dépasse largement la problématique des statistiques et données économiques. La crise de confiance me semble avérée : l’État est-il encore en capacité de produire du savoir fiable ?


Avertissement pour les démocraties

Au-delà du cas américain, cet épisode illustre une tension qui s’aggrave au sein des démocraties aux économies intégrées. Le signal d’alarme est effectivement global car la puissance publique dépend de données qu’elle ne contrôle plus, qu’elle ne peut même pas vérifier.

À mesure de la numérisation de l’économie conférant aux entreprises privées une avance considérable dans la collecte des informations, les États se retrouvent relégués au rang de clients, parfois tolérés, parfois écartés.

La Fed n’est évidemment pas la seule concernée, car les autorités fiscales, les agences de santé, et même les instituts de statistiques s’appuient de plus en plus sur des données issues des plateformes ou d’entreprises technologiques. Qu’un fournisseur décide, pour des raisons commerciales ou politiques, de fermer le robinet et c’est tout un pan de la décision publique qui vacille.


Souveraineté statistique

Le cas ADP-Fed démontre l’urgence de mettre en place une véritable souveraineté statistique. Les données économiques fondamentales sont assurément un bien commun aussi vital que l’électricité ou la monnaie. Leur production, leur diffusion et leur conservation se doivent d’être garanties par des institutions indépendantes et protégées des aléas politiques.

Dans quel pétrin, devant quels choix cornéliens, face à quels risques d’erreurs se retrouvent potentiellement des administrations moins puissantes et moins visibles si même la Fed – institution dotée d’immenses ressources et d’un prestige mondial – se trouve démunie face à une entreprise privée ?

Sans investissements massifs dans les infrastructures publiques de données, les démocraties risquent de perdre leur capacité d’action, et leur légitimité.

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