Michel Santi

La dette publique ne se rembourse pas. Elle se loue.

 

Chaque obligation est honorée, mais l’encours est refinancé. La contrainte tient donc moins au stock seul qu’à son prix et au volume à replacer chaque année.

 

Un État rembourse chacun de ses titres, mais ne solde presque jamais l’ensemble de sa dette. Chaque obligation arrivée à échéance est payée au centime, mais le Trésor emprunte pour couvrir ces remboursements. Hors excédent budgétaire — et le budget de l’État français n’en a plus connu depuis 1974 —, l’encours est refinancé plutôt que réduit.

Le principal constitue un flux de financement qui sort à l’échéance et qui revient par une nouvelle émission. Les intérêts représentent la charge budgétaire récurrente. Les amortissements déterminent le risque de refinancement. Quand l’un mesure le prix de la dette, les autres la confiance que l’État doit renouveler.

Pourtant, le débat public est exclusivement braqué sur le ratio de dette sur PIB, au stock refinancé rapporté à la production d’une année. Certes, l’indicateur n’est-il pas absurde car le stock constitue l’assiette du loyer. Toutefois, une assiette sans prix ni échéancier ne dit pas la facture. C’est juger un emprunteur au capital restant dû rapporté à son revenu sans demander son taux ni son calendrier de refinancement.

L’indicateur négligé est le ratio des intérêts sur les recettes, à lire avec le besoin brut de financement et le régime monétaire. Ce ratio qui mesure la contrainte immédiate ne suffit pas seul, car la soutenabilité dépend aussi du solde primaire, c’est-à-dire de l’écart entre taux et croissance nominale, maturité, monnaie d’émission et soutien éventuel de la banque centrale.

Ce ratio ne remplace pas dette sur PIB : il révèle ce qu’il dissimule.

 

Quand le stock ne prévient plus

 

L’Argentine a fait défaut en 2001 avec une dette d’environ 60 % du PIB car le marché exigeait près de 35 % sur son obligation à dix ans en dollars. Le stock n’était pas gigantesque : c’est son prix et son refinancement qui étaient devenus impossibles.

Le Japon offre le miroir. Avec une dette supérieure à deux fois son PIB, il aurait dû sombrer depuis vingt ans si le stock suffisait à désigner les pays fragiles, mais ne l’a pas fait, notamment grâce à des taux presque nuls, à une dette émise dans sa monnaie et à la présence massive de sa banque centrale.

En 2022, les intérêts n’absorbaient qu’environ 8 % des recettes publiques. Le budget 2026 en prévoit 13 000 milliards de yens pour 83 700 milliards de recettes fiscales, soit plus de 15 %. Pour 2027, le ministère des Finances demande 16 600 milliards, en hausse de 27 %. Autrement dit, la nervosité apparaît – non lorsque le stock franchit un seuil symbolique – mais lorsque son prix se transmet au budget.

Le Japon ne prouve pas que la dette est sans limite mais que la limite ne se lit pas dans le stock seul.

 

Aux États-Unis, la dette détenue par le public avoisine 101 % du PIB, proche des 106 % de 1946. Les régimes diffèrent cependant car la Réserve fédérale plafonne en 1942 les rendements longs à 2,5 %. Dès lors, l’inflation et la croissance nominale de l’après-guerre érodent rapidement le poids réel de la dette.

Aujourd’hui, le taux moyen atteint 3,45 %, contre 1,54 % en janvier 2021. En 2025, Washington a versé 970 milliards de dollars d’intérêts nets, davantage que les 917 milliards de défense, soit 18,5 % des recettes fédérales, un sommet depuis 1991.

Même stock relatif qu’après-guerre mais régime de financement sans rapport.

 

La boucle

Des intérêts plus élevés creusent le déficit. Un déficit plus grand augmente les émissions. Un encours croissant produit davantage d’intérêts. Si le marché perçoit un risque supérieur, le taux exigé monte et accélère le tout. Lorsque ce taux dépasse durablement la croissance nominale tandis que le déficit primaire persiste, la dette peut entrer dans une dynamique autoentretenue.

La Grèce de 2011 consacrait environ un sixième de ses recettes publiques aux intérêts sans contrôler l’émission de la monnaie dans laquelle elle empruntait. Les périmètres comptables diffèrent — recettes fédérales aux États-Unis, fiscales au Japon, publiques en Grèce — mais les ordres de grandeur éclairent la contrainte.

La monnaie ne supprime pas le loyer : elle en modifie l’incidence, entre impôt, coupes budgétaires, répression financière et inflation.

 

La France au pied de la rampe

La France emprunte en euros, une monnaie dont elle ne contrôle pas souverainement l’émission. Le TPI de la BCE pourrait la protéger contre des tensions injustifiées, mais il défend la transmission monétaire et non la solvabilité d’un État. Son activation reste discrétionnaire et conditionnée à une dette jugée soutenable- et il n’a jamais été utilisé !

La charge de la dette de l’État atteint 63,6 milliards d’euros en 2026, contre 51,8 milliards en 2025, soit près d’un sixième de ses recettes. Ce chiffre se situe encore au bas de la rampe. La maturité moyenne avoisine huit ans et demi et les titres émis à taux faibles progressivement remplacés aux conditions du jour.

Dans un scénario combinant croissance moins favorable et ajustement budgétaire réduit de moitié, la Cour des comptes chiffre les intérêts de l’ensemble des administrations publiques à 107 milliards en 2029. Maintenir simultanément transition énergétique, retraites, services publics et défense imposera des arbitrages que le débat politique repousse.

 

Trois rendez-vous

Si les intérêts américains continuent d’augmenter plus vite que les recettes au différentiel observé en 2026, ils pourraient dépasser 20 % de celles-ci dès 2027.

Si le budget japonais retient la demande du ministère et si les recettes restent proches de leur niveau de 2026, près d’un yen sur cinq sera consacré aux intérêts en 2027.

Enfin, la charge d’intérêts de l’ensemble des administrations françaises franchira 100 milliards avant la fin de la décennie, sauf détente durable des taux ou inversion substantielle des déficits.

 

Si ces rendez-vous sont tenus, le débat continuera probablement de compter le stock, mais c’est le loyer qui aura changé d’ordre de grandeur. Chaque titre est remboursé. L’encours demeure : il est économiquement loué.

Trois chiffres doivent donc être visualisés ensemble :

le loyer rapporté aux recettes, le volume à refinancer, l’écart entre le taux d’intérêt et la croissance nominale.

 

Nous comptons la dette. Or, le point de rupture se loge dans son prix et dans son calendrier.

 

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