Michel Santi

Le fétichisme du cash, impasse démocratique en Suisse

Le 8 mars prochain, les Suisses voteront sur une initiative populaire au titre évocateur : « L’argent liquide, c’est la liberté ». Derrière cette formule séduisante se cache une question bien plus profonde : une démocratie doit-elle graver dans le marbre constitutionnel une technologie monétaire héritée du XIXᵉ siècle, ou se donner les moyens d’adapter son système de paiement aux défis du XXIᵉ ?

L’initiative propose d’inscrire dans la Constitution l’obligation de maintenir en permanence billets et pièces en quantité suffisante, et d’imposer un référendum pour tout projet de remplacement du franc suisse par une autre forme de monnaie. Elle prétend ainsi protéger la liberté individuelle, l’anonymat et la souveraineté populaire face à une numérisation perçue comme menaçante.

Cette promesse est un leurre. La liberté ne réside pas dans un support matériel, mais dans des institutions, des droits et des règles de gouvernance. Assimiler la liberté à un objet – en l’occurrence un billet de banque – relève du fétichisme technologique. C’est confondre le moyen et la fin : on ne défend pas la liberté d’expression en constitutionnalisant le papier, pas plus qu’on ne protège la liberté économique en sanctuarisant les espèces.


Une Constitution n’est pas un musée technologique

Une Constitution doit fixer des principes stables : continuité des paiements, stabilité monétaire, protection des données, souveraineté démocratique. Elle ne doit pas figer un outil. L’initiative suisse commet exactement cette erreur : elle transforme une technologie contingente en norme constitutionnelle intangible.

Constitutionnaliser le cash aujourd’hui revient à graver dans la loi l’obligation d’utiliser des télégraphes en 2026.

Le cash n’est pas un droit fondamental ; c’est une infrastructure. Or, comme toute infrastructure, il a un coût. Produire, transporter, sécuriser, stocker et renouveler billets et pièces mobilise chaque année des centaines de millions de francs. À mesure que l’usage des espèces recule au profit des paiements électroniques, cette infrastructure devient de plus en plus inefficiente : ses coûts fixes sont répartis sur un nombre décroissant de transactions. Le coût unitaire augmente, et ce sont les commerçants, les banques, puis les consommateurs qui en supportent la charge.

Mais le coût le plus lourd est invisible. L’anonymat absolu du cash constitue une externalité négative majeure. Dans la plupart des économies développées, l’essentiel de la valeur des billets en circulation ne sert pas aux paiements quotidiens, mais à la thésaurisation opaque, souvent hors du système bancaire. Cette opacité alimente l’économie souterraine, la fraude fiscale, le blanchiment et certaines formes de criminalité. Elle réduit les recettes publiques et transfère l’effort fiscal sur les acteurs les plus transparents – salariés, PME, classes moyennes. Défendre le cash au nom de la liberté revient, dans les faits, à protéger un privilège d’invisibilité dont bénéficient surtout les plus puissants et les activités marginales.


L’argument de la résilience : un faux débat

Les partisans des espèces invoquent la résilience : « En cas de panne numérique, seul le cash fonctionne. » Une politique sérieuse de résilience ne repose pourtant jamais sur un canal unique. Le cash a ses propres failles :

À l’inverse, les systèmes numériques modernes peuvent être conçus avec :

La véritable résilience ne réside pas dans la dépendance à un seul outil, mais dans la diversification et la redondance des moyens de paiement.


Le piège rhétorique

L’initiative repose sur un mécanisme classique : transformer une angoisse diffuse face au changement en croisade autour d’un objet familier. Le billet devient un symbole identitaire ; la modernité monétaire est présentée comme une dépossession. La peur d’un monde déshumanisé et la méfiance envers l’État sont canalisées vers un artefact technique, présenté comme rempart ultime contre toute dérive.

Ce déplacement est dangereux. Il évite la seule question qui vaille : quel cadre démocratique voulons-nous pour la monnaie de demain ?


La modernité monétaire n’est pas l’ennemie de la liberté

La monnaie est un bien public. Comme l’eau ou l’électricité, elle doit être fiable, accessible et adaptée à son temps.

La question n’est pas de savoir si le cash disparaîtra. Elle est de savoir si la société se donne les moyens démocratiques de gouverner ce qui le remplacera.

Refuser de constitutionnaliser les espèces ne signifie pas abolir brutalement le billet. Cela signifie refuser de transformer un outil du XXᵉ siècle en totem constitutionnel du XXIᵉ. La souveraineté ne consiste pas à s’accrocher à un objet, mais à préserver la capacité collective d’adapter notre système monétaire aux transformations technologiques, économiques et sociales.

La modernité monétaire n’est pas l’ennemie de la liberté. Elle en est désormais l’une des conditions – à la seule exigence qu’elle soit gouvernée, régulée et démocratiquement maîtrisée.

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