
Ce que le débat sur les inégalités ne mesure pas
En France, la richesse est suspecte. C’est un fait culturel avant d’être un fait économique. Depuis vingt ans, ISF puis IFI, taxation des successions, « justice fiscale » et « ultra-riches » structurent le débat public comme autant de totems — avec une constante : la conviction que l’écart entre le haut et le bas de la distribution est en soi le problème à résoudre. Les travaux de Thomas Piketty et Gabriel Zucman n’ont pas créé cette conviction. Ils lui ont donné une armature académique, des séries longues, un cadre formalisé. Ils l’ont rendue inattaquable — ou du moins difficile à attaquer sans passer pour un défenseur des privilèges.
C’est précisément cette difficulté qui rend l’exercice nécessaire.
Commençons par ce que leurs critiques font rarement. Piketty et Zucman ont raison sur plusieurs points empiriques. Les inégalités patrimoniales ont augmenté dans la plupart des pays de l’OCDE depuis 1980. Les mécanismes d’évitement fiscal légaux — stepped-up basis aux États-Unis, démembrement de propriété et pactes Dutreil en France, fondations partout — permettent à une fraction de l’ultra-patrimoine d’échapper structurellement à l’imposition successorale. Toute critique qui nie ces constats perd sa crédibilité avant d’avoir commencé.
Mais entre ces constats et les conclusions politiques qu’on en tire, il y a un enchaînement de choix — de mesure, de cadrage, de valeurs — que personne ne rend suffisamment explicite. C’est cet enchaînement que cette tribune entend démonter.
Ce que le débat confond
Le débat sur les inégalités mélange en permanence trois registres. Les faits empiriques : la concentration patrimoniale a augmenté. Les conventions méthodologiques : comment définit-on le revenu des ultra-riches ? Les valeurs : quel indicateur de progrès social juge-t-on prioritaire — la réduction des écarts relatifs, ou l’élévation du niveau de vie des plus modestes ?
Piketty et Zucman mesurent avec une précision remarquable l’écart entre le premier et le dernier de la course. Le problème est qu’ils regardent presque exclusivement cet écart, sans jamais vérifier si tous les coureurs ont avancé de plusieurs kilomètres. Le résultat : des choix normatifs présentés comme des résultats scientifiques. Ce glissement n’est pas réservé à leur camp — les libéraux font souvent de même en sens inverse. Cette tribune essaiera de ne pas commettre la même erreur.
L’édifice r > g : solide, mais conditionnel
La relation r > g — rendement du capital structurellement supérieur à la croissance — est le pilier de Piketty. Per Krusell (Stockholm) et Anthony Smith (Yale) ont montré dans le Journal of Political Economy (2015) que cette dynamique dépend d’une hypothèse cruciale : une élasticité de substitution entre capital et travail supérieure à 1. Si cette élasticité est inférieure à 1 — ce que la majorité des estimations empiriques suggère —, la concentration converge vers une limite finie. La dynamique pikettyste ne disparaît pas, mais elle cesse d’être une fatalité.
Ce n’est pas une réserve de détail. C’est la condition de validité de l’édifice central. Un résultat conditionnel à des hypothèses contestées n’est pas une loi d’airain. C’est une thèse — et la présenter autrement est excessif.
Zucman : un problème réel, une mesure trompeuse
L’un des résultats les plus relayés de Gabriel Zucman est que les 400 Américains les plus fortunés paieraient proportionnellement moins d’impôts que la classe moyenne. Ce chiffre repose sur l’inclusion des plus-values latentes non réalisées dans le revenu. Si vos actions progressent de dix milliards cette année, Zucman inscrit dix milliards à votre revenu — même si vous n’avez rien vendu, rien encaissé, et que ce montant peut s’effondrer demain.
L’argument de Zucman est sérieux : ces plus-values constituent une richesse économique réelle qui échappe durablement à l’impôt, via le stepped-up basis aux États-Unis ou le démembrement de propriété en France. Mais cet argument porte sur un avantage structurel à long terme, pas sur le taux effectif courant. Le Congressional Budget Office, qui exclut ces plus-values, calcule des taux effectifs du centile supérieur de l’ordre de 30 %. Les deux méthodes répondent à deux questions légitimes mais différentes. Les confondre produit des titres spectaculaires et des diagnostics faux.
Les inégalités relatives : des effets qu’on ne peut ignorer
Piketty ne mesure pas seulement des écarts : il soutient que les inégalités relatives ont des effets causaux propres sur la santé, la cohésion sociale et la qualité démocratique. La littérature est substantielle : Wilkinson et Pickett (The Spirit Level, 2009) ont documenté des corrélations robustes entre inégalité et indicateurs de santé publique ; Marmot a établi des gradients sociaux de santé qui persistent à revenu équivalent ; Gilens et Page suggèrent une capture politique des institutions par les très hauts patrimoines.
Ces travaux ne sont pas sans failles — sensibilité aux échantillons, causalité encore débattue : les sociétés inégales sont-elles malades parce qu’elles sont inégales, ou l’inégalité et les pathologies sociales sont-elles les symptômes d’un même déficit institutionnel ? Mais ils sont trop sérieux pour être balayés d’un revers de main. Cette tribune ne prétend pas que les inégalités relatives sont sans effets. Elle soutient que ces effets, réels mais discutés dans leur ampleur, ne justifient pas à eux seuls la refonte fiscale systémique que proposent Piketty et Zucman.
Trois trajectoires, une question
Regardez le Bangladesh. Entre 1990 et 2020, ce pays a réduit sa mortalité infantile de 85 %, porté la scolarisation des filles à 98 %, multiplié son revenu par habitant par cinq. Ses inégalités relatives ont légèrement augmenté. Appliqué à ce cas, l’indicateur de Piketty signalerait une dégradation. Aucun observateur sérieux n’y souscrirait.
L’objection est légitime : le Bangladesh est un pays en développement. Prenons la Corée du Sud. Entre 1980 et 2020, le PIB par habitant a été multiplié par dix, l’espérance de vie a gagné quinze ans. Le coefficient de Gini est passé de 0,33 à 0,35. Si l’on juge à l’aune de l’écart, la Corée de 2020 est moins juste que celle de 1980. Si on la juge à l’aune des vies vécues, elle l’est incomparablement plus.
En France même, entre 1990 et 2022, le niveau de vie des 10 % les plus modestes a progressé de plus de 30 % en termes réels (Insee), alors que le coefficient de Gini augmentait légèrement. L’écart s’est creusé ; le plancher a monté.
Ne regarder que l’écart sans regarder le plancher est une amputation du diagnostic. Mais ne regarder que le plancher sans regarder l’écart en est une autre. Le choix entre ces deux regards est un choix de valeurs — pas un résultat scientifique.
Ce que cette tribune assume
Affirmer que la condition absolue des plus vulnérables doit primer sur les écarts relatifs, c’est un choix moral, pas une découverte empirique. Les critiques libéraux de Piketty commettent souvent le péché symétrique qu’ils lui reprochent : présenter leur cadrage comme une position neutre, et non comme un système de valeurs tout aussi partial. Cette tribune assume ses choix. Elle ne prétend pas qu’ils sont objectifs.
Elle assume aussi ceci : les mécanismes d’évitement fiscal que Zucman documente — stepped-up basis, démembrement, pactes Dutreil instrumentalisés — sont des problèmes réels. Reconnaître que le diagnostic global de Piketty est excessif n’implique pas de défendre le statu quo fiscal. Ce serait une autre forme de malhonnêteté intellectuelle — et peut-être la plus coûteuse, parce qu’elle offre à Piketty exactement l’adversaire dont il a besoin pour avoir raison.
Trois propositions
Corriger les asymétries fiscales successorales. La transmission de patrimoine sans imposition des plus-values accumulées est un avantage injustifiable. En France, le cumul du démembrement, de l’abattement de 100 000 euros renouvelable tous les quinze ans et des pactes Dutreil permet de transmettre un patrimoine professionnel considérable avec un taux effectif très faible. Ce n’est pas un impôt sur la richesse. C’est la correction d’une asymétrie que même les adversaires de Piketty devraient admettre.
Compléter les indicateurs relatifs par des mesures de pauvreté absolue. Le seuil de pauvreté européen, fixé à 60 % du revenu médian, a une propriété perverse : si le revenu médian baisse en récession, le seuil baisse aussi, et des gens s’appauvrissent réellement sans que l’indicateur le signale. Un seuil de pauvreté absolue, indexé sur un panier de biens, donnerait une image plus honnête de ce que vivent les gens.
Exiger la transparence méthodologique. Toute étude sur les taux d’imposition effectifs devrait préciser si elle inclut les plus-values non réalisées, et présenter les deux chiffres. Toute étude sur les inégalités devrait présenter les indicateurs relatifs et les indicateurs absolus. Si ces exigences étaient appliquées, la moitié des titres de presse sur la fiscalité des ultra-riches seraient reformulés — et la moitié des tribunes libérales complaisantes aussi.
Le problème n’est pas d’abord que certains soient très riches. C’est que trop de gens restent encore trop pauvres. Confondre ces deux diagnostics, c’est calibrer des politiques contre le mauvais problème — avec des coûts réels pour ceux qu’elles prétendent protéger.
Le débat sur les inégalités ne manque ni de données ni d’indignation. Il manque de clarté sur ce que l’on mesure, au nom de quelles valeurs, et vers quels objectifs. Cette clarté n’est pas une question technique. C’est une exigence démocratique. Elle s’adresse à tous les camps, y compris à celui qui écrit ces lignes.
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