
Le 7 octobre dernier, depuis cette colline de la Pnyx d’Athènes où se réunissait l’assemblée des citoyens – Parthénon en arrière-plan – Marco Rubio tente de prendre à témoin le passé afin de maintenir le rang occidental. Quelques mois auparavant, en mai à Pékin, puis à nouveau le 24 septembre à Washington, c’était Xi Jinping qui invoquait Thucydide pour exhorter les États-Unis à éviter l’affrontement avec la Chine.
Deux usages de l’Antiquité ramenant à des questions décisives.
La liberté se préserve à partir de quelle puissance ?
À partir de quand et de quel stade ma liberté restreint-elle celle des autres ?
La conquête érigée en vertu
Déroulant une continuité de vingt-cinq siècles, d’Athènes à Rome, de la chrétienté à l’Amérique, Rubio appelle l’Europe à sortir de son « long sommeil ». Plus prosaïquement, à retrouver dans cet héritage la volonté de reprendre le contrôle de ses approvisionnements, de reconstruire son industrie, de renforcer sa défense.
Ces objectifs sont certes légitimes : une démocratie ne maîtrisant plus ses infrastructures, ses technologies ou sa sécurité expose sa liberté aux décisions d’autrui. Si ce n’est que Rubio y attache une ambition supplémentaire, celle de conserver la première place, laissant peu d’espace entre commandement et servitude. Ses propres mots : « La voie que nous prendrons déterminera si l’Occident conserve sa place à la tête du monde ou se résigne à un avenir d’atrophie, de servitude et de déclin. » Comme si renoncer à diriger le monde revenait nécessairement à le subir.
Du reste, sa généalogie révèle ce glissement car – cités dans son texte où Colomb prend place entre Magellan et Apollo 11 – Alexandre, César, Charlemagne et Cortès incarnent les mêmes qualités. La conquête rejoint donc la découverte et l’invention dans un récit de grandeur. La capacité de soumettre devient ainsi un titre de gloire, sans que soit interrogée la liberté de ceux qui furent soumis.
Si un héritage peut assurément inspirer une politique, il ne confère nul droit à commander. La défense d’une communauté se transforme en justification de sa domination lorsque la fidélité à une civilisation devient une obligation de prééminence.
Les droits n’ont pas d’ascendance
Notre Occident a une histoire culturelle, dont nos institutions font partie intégrante. Leur valeur ne dépend pas pour autant de la noblesse d’une filiation, mais bien des garanties qu’elles offrent, y compris contre ceux qui prétendent parler au nom de cet héritage.
Si Athènes nous a sans conteste transmis expérience politique et moyens de la discuter, sa démocratie reposait pourtant sur l’exclusion des femmes, des esclaves, des métèques. Nous ne sommes pas – et nous refusons de l’être – de simples appendices de l’antique ordre car nos libertés se sont construites par des siècles de réformes et de ruptures.
Rubio est explicite : l’héroïsme, l’honneur et le devoir ne sont pas universels, « ils sont le produit d’un caractère distinct » apparu en Grèce. Les droits individuels opposables au pouvoir comme le suffrage universel ne valent que s’ils ne réservent pas leurs protections aux seuls héritiers d’une civilisation donnée. Dieu merci : nul n’a besoin d’une ascendance grecque, romaine ou chrétienne pour les réclamer. Chez nous, les mêmes droits sont reconnus à des êtres humains dont les histoires diffèrent.
Le prix de l’empire
Xi Jinping a bien perçu, avant même Athènes, cette inquiétude du déclassement qui traverse de part en part le discours de Rubio. Il demande ainsi dès mai dernier à Donald Trump si les deux pays peuvent surmonter le « piège de Thucydide », formule popularisée par Graham Allison à partir de la peur que l’essor d’Athènes inspirait à Sparte. Pour affirmer, le 24 septembre, que ce piège peut être évité, dans une brillante mais sournoise invitation visant à empêcher qu’une redistribution de la puissance (au profit de la Chine et au détriment de l’Occident) ne conduise à la guerre.
Si l’ascension chinoise est une réalité à laquelle Washington – et nous Européens – devons nous adapter, toute résistance à Pékin ne relève pas d’une obsession de conservation du premier rang. Elle peut aussi concerner la liberté de ceux auxquels la Chine entend imposer ses décisions. À cet égard, Taïwan interdit d’esquiver cette distinction, et ses habitants ont une volonté politique dont le dialogue des grandes puissances ne saurait faire abstraction.
Il manque donc à la Grèce héroïque de Rubio une histoire essentielle, celle de la puissance athénienne retournée contre elle-même. Le même Thucydide permet de suivre la transformation d’une alliance de protection en appareil de contrainte. L’expédition de Sicile de 415 à 413 (avant notre ère) montre ce qu’une puissance risque de perdre en étendant ses ambitions au-delà de ses moyens. À partir de 412, Sparte conclut des accords avec la Perse de Darius II dont le financement soutiendra la flotte de Lysandre victorieuse à Aigos Potamos en 405.
Une alliance avec un ennemi ancien peut répondre à des intérêts immédiats. Une puissance peut rendre son adversaire utile à ceux qui veulent lui résister, qui peuvent à leur tour acheter leur délivrance au prix d’une autre dépendance. Une Europe à laquelle Washington dicterait ses conditions trouverait sa Perse à Pékin.
Une alliance ne réclame pas l’allégeance
Le discours de Rubio ne nous explique pas comment concilier la recherche de la primauté nationale avec une alliance dont les membres doivent conserver la liberté de décider. Si une alliance doit répartir les charges et demander à chacun de tenir ses engagements, elle se fragilise lorsque le désaccord devient une faute de loyauté, que la protection sert de moyen de pression ou que les intérêts du plus fort déterminent seuls ce que les autres doivent accepter. Les partenaires cherchent alors des garanties supplémentaires. L’émancipation exige de pouvoir opposer un refus à plusieurs puissances, plutôt que de remplacer un protecteur par un autre.
Les ruines conservent une œuvre mais attestent aussi de la disparition de l’ordre qui l’a produite. La pensée grecque a survécu à la prééminence d’Athènes : voilà pourquoi Xi peut citer Thucydide. Une civilisation peut enrichir le monde sans que ses héritiers en gardent le commandement.
Une politique qui fait de la première place la condition de la liberté transforme la sécurité des uns en menace pour les autres, et produira la coalition qu’elle voulait empêcher.
Les ruines nous rappellent que la domination peut détruire la puissance qu’elle prétend servir.
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