Michel Santi

Pour MBS, l’heure de vérité a sonné

 

Ormuz quasi fermé, Bab el-Mandeb sous l’emprise des Houthis, un déficit financé à crédit : le prince qui voulait décider seul n’a plus personne à qui adresser la facture.

La digue brisée à Moukalla

Moka a légué son nom au monde. Le 10 septembre 2026, ce port yéménite a aussi offert aux Houthis la clé de Bab el-Mandeb. La prise de l’îlot de Mayun (Perim) était confirmée le lendemain. Rien de tout cela n’était écrit. Si l’empreinte de Téhéran est évidente, la vulnérabilité, elle, a aussi été fabriquée à Riyad — sous l’autorité d’un seul homme.

La chronologie est implacable. Ministre de la Défense de vingt-neuf ans, c’est au Yémen que Mohammed ben Salmane lance en mars 2015 la guerre censée fonder sa stature. La bascule aura lieu le 30 décembre 2025 lorsque l’aviation saoudienne frappe à Moukalla des cargaisons débarquées de deux navires venus de Fujairah, présentées par Riyad comme un soutien militaire au Conseil de transition du Sud, mouvement soutenu par les Émirats. Dix jours plus tard, depuis la capitale saoudienne, une délégation de ce même Conseil annonce sa dissolution — annonce immédiatement contestée au sein du mouvement comme prise sous contrainte — attestant, selon Michael Rubin, ancien du Pentagone, le choix de MBS de placer sa rivalité avec Abou Dhabi au-dessus de la stabilité stratégique.

Dans cette lecture, il brisait une partie du front contenant les Houthis. Moka — qui tenait depuis des années grâce à la Résistance nationale de Tareq Saleh — aurait ainsi perdu l’appui d’Aden avant de tomber.

Ormuz et Bab el-Mandeb : le piège se referme

Depuis les frappes américano-israéliennes sur l’Iran et la quasi-fermeture d’Ormuz, l’Arabie avait adopté son plan B. L’oléoduc Est-Ouest acheminait son brut vers Yanbu, sur la mer Rouge. Qui se retrouve depuis le 11 septembre à l’arrêt suite à une attaque de drones provenant d’Irak. Les stocks de Yanbu ne représenteraient plus que cinq à sept jours d’exportations.

Yanbu conserve une sortie vers le nord, par Suez ou SUMED, mais au prix de contraintes de chargement et de longs détours vers l’Asie. Avec Ormuz d’un côté et Bab el-Mandeb de l’autre, les débouchés se compliquent et le contournement lui-même est à l’arrêt. MBS – qui avait bâti son plan de secours sur la mer Rouge – a donc fragilisé une partie de la digue qui la protégeait.

Hélas, le pétrole au-dessus de 108 dollars ne suffit pas à sauver la mise car la rente d’un producteur ne dépend pas du seul prix, mais aussi du volume, du transport, de l’assurance et de la sécurité. Un baril que l’on ne peut charger à Yanbu, ou qu’un armateur refuse de venir récupérer, ne vaut pas grand-chose.

Déjà, les comptes étaient sous fortes tension. Le déficit semestriel atteint 42,7 milliards de dollars, contre 44,1 milliards prévus pour l’année entière – que Riyad a entièrement financé par emprunt. Ce même royaume qui prétendait s’affranchir du pétrole s’endette désormais pour tenir ses engagements militaires et ses promesses de modernisation. Le pharaonique projet NEOM est raboté : selon Semafor, 16 milliards de dollars auraient été prévus sur 2026–2030 pour résilier des contrats.

Alors, non, le trône ne vacille pas : la maison des Saoud a survécu à la prise de la Grande Mosquée en 1979, aux missiles houthis, à l’affaire Khashoggi.

Le contrat social à l’épreuve des additions

C’est toutefois dans le contrat social que se joue la vraie fragilité du prince. Il a bouleversé le vieux pacte saoudien liant la dynastie aux oulémas, aux tribus et au consensus des princes pour lui substituer une promesse personnelle faite à la jeunesse du royaume. Obéissance contre modernité et prospérité, femmes au volant, Coupe du monde 2034…

Lui qui a écarté ses contrepoids — de Mohammed ben Nayef aux princes enfermés au Ritz-Carlton en 2017 —, lui qui est Premier ministre depuis 2022, il décide à présent tout seul — et n’a donc personne sur qui rejeter la faute. Pas de ministre à limoger, pas d’allié à accuser, pas d’Américain à blâmer pour avoir délibérément fondé sa politique sur la défiance envers Washington.

Non, l’heure de vérité n’est pas celle d’une chute, même si les additions — surtout les soustractions — font et défont les règnes. Longtemps atermoyées, les factures sont néanmoins toutes présentées aujourd’hui ensemble. Il reposait — ce projet, ce rêve, acheté sous le nom d’«MBS» — sur des hypothèses qui se retrouvent factuellement fragilisées par son propre titulaire et son premier bénéficiaire. La dynamique MBS se lira désormais sur deux courbes — et dans un silence.

Le nombre de barils réellement acheminés depuis Yanbu, la prime de risque exigée pour prêter à Riyad. Enfin, l’humeur d’une jeunesse à qui l’on avait promis — non des sirènes ni des campagnes militaires — mais des concerts et du fun.

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