Michel Santi

Ghalibaf, le liquidateur

Une victoire de communication, une défaite systémique

Téhéran en passe de gagner une bataille de communication? Peut-être, mais aussi son régime.

La photographie d’Islamabad : un aveu involontaire

Il y a une photographie d’Islamabad qui a échappé à la propagande officielle. Elle circule depuis deux jours sur les comptes des ambassades iraniennes à l’étranger : Mohammad Bagher Ghalibaf au centre du cadre, animé, la main levée dans un geste de démonstration — et à côté de lui Abbas Araghchi, le ministre des Affaires étrangères, occupé à remuer les tasses de thé AL-Monitor. Il faudrait afficher cette image dans tous les centres d’études iraniens. Elle dit ce que les communiqués s’épuisent à masquer : le chef de la délégation iranienne n’était pas le diplomate chargé du dossier nucléaire depuis trois ans. C’était le président du Parlement. Un ancien commandant de l’IRGC venu plaider pour un régime dont il est le dernier grand visage debout.

Le survivant et le vide du pouvoir

Parce qu’il faut commencer par là : Ghalibaf a survécu à plus de cinq semaines de frappes américano-israéliennes qui ont tué le Guide suprême Ali Khamenei, l’ancien chef du Conseil suprême de sécurité nationale Ali Larijani et une quantité de hauts responsables AL-Monitor. Il est l’un des rares de son rang à respirer encore. Mojtaba Khamenei a bien été désigné successeur de son père, mais il n’est pas apparu publiquement depuis Wikipedia, blessé selon certaines sources. Dans ce vide, Ghalibaf avance — et il avance avec le profil exact du liquidateur involontaire que l’Histoire réserve aux révolutions vieillissantes.

La loi des révolutions : les liquidateurs viennent de l’intérieur

Les révolutions ne sont jamais liquidées par leurs ennemis déclarés. Elles le sont par leurs fidèles les plus décorés. Nixon seul pouvait aller à Pékin ; un démocrate aurait été lynché. Gorbatchev est arrivé en promettant de sauver le socialisme par la discipline et l’anti-alcoolisme, et il a enterré l’URSS en six ans. Le liquidateur d’un système est toujours un homme du sérail, parce que lui seul a les décorations suffisantes pour que sa capitulation passe pour de la sagesse. Ghalibaf coche les cases avec une précision presque caricaturale. Général de brigade des Gardiens à 22 ans, commandant de l’armée de l’air du CGRI de 1997 à 2000, chef de la police nationale de 2000 à 2005, maire de Téhéran pendant douze ans, président du Parlement depuis 2020 Wikipedia. Pendant la répression étudiante de 1999, il a supervisé le massacre où les forces de sécurité jetaient les étudiants du haut des toits des dortoirs. Il a lui-même revendiqué par la suite : « J’étais parmi ceux qui frappaient dans la rue, et j’en suis fier. » FDD

La crédibilité du dur comme condition de la capitulation

Ce curriculum n’est pas un obstacle à la thèse de la capitulation. C’en est la condition de possibilité. Un Ghalibaf mou n’aurait rien le droit de signer du tout ; c’est sa réputation de dur, construite sur les corps d’étudiants de 1999 et de manifestants de 2009, qui lui donne le mandat politique d’accepter l’inacceptable. Et il faut nommer l’inacceptable, parce que le régime fait tout pour qu’on ne le nomme pas : abandonner l’uranium enrichi à 60 %, ouvrir Ormuz sans contrepartie, lâcher le Hezbollah, plafonner le programme balistique. Trois piliers, et derrière chaque pilier, des dizaines de milliers d’hommes dont la carrière, l’identité et parfois la foi ne survivent pas à la chute. Les scientifiques de Natanz à qui on annonce que leurs quarante ans de travail étaient un gâchis négociable. Les marins de l’IRGC à qui on explique que leur existence est une nuisance qu’on échange contre le déblocage d’avoirs bancaires. Les cadres régionaux des Gardiens à qui on retire le récit fondateur de l’Axe de la résistance. Ce ne sont pas des concessions diplomatiques. C’est un licenciement collectif déguisé en traité.

Une fermeté sous-traitée

Les tweets martiaux qui ont suivi l’échec d’Islamabad — « nous ne céderons à aucune menace », « qu’ils nous testent » — ne contredisent pas cette trajectoire. Ils la masquent. Un détail révélateur : les posts de Ghalibaf sur X sont rédigés dans un anglais américain idiomatique qui fascine et interroge à la fois, puisque Ghalibaf n’est pas réputé anglophone AL-Monitor. Le site IranWire pense avoir identifié l’auteur : un ancien conseiller installé aux États-Unis AL-Monitor. Autrement dit, le durcissement verbal du président du Parlement iranien est sous-traité à un prestataire basé dans le pays qu’il menace. Le dur pur jus écrit en persan depuis Téhéran ; Ghalibaf, lui, communique sa fermeté en américain depuis un sous-traitant californien. La formule a quelque chose de dévastateur : elle décrit un régime qui ne sait plus parler à ses ennemis qu’en empruntant leur langue.

L’illusion de l’option nord-coréenne

Il faudra ici désamorcer l’objection paresseuse, celle qu’on entend dans tous les think tanks : et si Téhéran refusait pour de bon, et faisait le choix nord-coréen ? Cette option est une fantaisie de plateau télé. Pyongyang survit parce qu’elle n’a jamais rien eu à perdre. Téhéran a passé quarante ans à construire exactement ce qui rend la voie nord-coréenne impossible. Sa jeunesse est connectée, même sous coupure Internet — sept semaines de blackout n’ont pas produit la peur, elles ont produit la colère froide des sociétés qui ont cessé d’attendre quelque chose de leur État. Les chiffres des manifestations de janvier 2026 n’autorisent plus aucune approximation : à partir du 25 janvier, les estimations dépassaient les 30 000 morts, l’un des plus grands massacres de l’histoire moderne de l’Iran Wikipedia. Un rapport du renseignement du Corps des gardiens — donc du régime lui-même — a estimé que plus de 36 500 Iraniens avaient été tués Le Grand Continent. Aucun État n’écrase ainsi sa propre jeunesse sans que quelque chose se casse durablement dans la relation à la contrainte. Sa rente énergétique, unique levier du régime, est en cours de liquidation par le blocus que Trump vient d’ordonner. Son parrain chinois achète du pétrole bradé, il ne finance pas des clients : Pékin négocie déjà directement avec Riyad et Abou Dhabi, et n’a aucune raison de s’embarrasser d’un Iran diminué. Moscou est ailleurs. La voie nord-coréenne suppose un Iran qu’on n’a plus ; elle est l’alibi rhétorique des Gardiens, pas leur plan.

Qui gouverne vraiment ?

Reste une question que les analystes évitent, parce qu’elle suppose de regarder le régime de l’intérieur plutôt que de ses frontières. Ghalibaf gouverne-t-il seulement ? L’ancien parlementaire réformateur Ali Akbar Mousavi Khoeini, aujourd’hui à George Mason University, l’a formulé sans ambiguïté : « Le pouvoir est entre les mains des Gardiens de la Révolution, et de la faction la plus radicale des Gardiens. Vahidi est en charge du pays. Ghalibaf n’a pas la force de l’affronter. » NBC News Si cette lecture est juste — et elle est plausible — alors Ghalibaf n’est pas Gorbatchev. Il est pire : il est Kerenski, le modéré qui croit administrer une transition et que l’appareil militaire laissera parler jusqu’au jour où il n’en aura plus l’utilité. L’alternative entre le Gorbatchev involontaire et le Kerenski sacrifiable est elle-même mortelle pour le régime, parce qu’aucun des deux scénarios ne permet au système de se reproduire.

La signature inévitable

Alors oui, Ghalibaf signera, ou quelqu’un signera à sa place, parce que l’alternative n’existe plus que dans les discours. Et ce jour-là, on n’assistera pas à une révolution. On aura quelque chose de plus prosaïque et de plus terminal : un silence. Le jour où les commandants régionaux des Gardiens cesseront de relayer la ligne officielle. Le jour où les prêches du vendredi, dans les villes moyennes, introduiront de petites variations dogmatiques. Le jour où les ambassadeurs prolongeront discrètement leurs missions à l’étranger et inscriront leurs enfants dans des universités occidentales. Aucun de ces signaux ne fera la une. Leur accumulation fera l’époque.

Le tragique du liquidateur involontaire

Ghalibaf le sait-il ? En partie, sûrement. Gorbatchev aussi savait, en partie. La spécificité tragique du liquidateur involontaire, celle qui en fait un personnage shakespearien plutôt qu’un traître ordinaire, est qu’il croit jusqu’au dernier moment pouvoir régler lui-même la vitesse à laquelle il ouvre la fenêtre. C’est toujours à ce moment-là que le mur s’écroule.—

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