
Trente-neuf ans après le lundi noir de 1987, Wall Street retrouve exactement le même calendrier : le 19 octobre 2026 tombera un lundi — comme en 1987.
Lundi 19 octobre 1987. Le Dow Jones perd 22,6 % en une seule séance, record jamais égalé depuis. Vendredi 16 octobre 1987, un missile iranien frappe un pétrolier sous pavillon américain au large du Koweït. Le lundi suivant, la marine américaine détruit des plateformes pétrolières iraniennes. En 2026, la guerre avec l’Iran entre dans son huitième mois et le Brent a touché 110 dollars vendredi dernier.
Un récit acheté à crédit
Si la mémoire collective a retenu la séance de ce lundi de 1987, elle a oublié la semaine qui l’a précédée. Or, en 1987, le premier étage à céder ne fut pas la Bourse dans son ensemble, mais les valeurs portées par la dette. Comment des investisseurs soucieux individuellement de se protéger peuvent-ils – ensemble – précipiter la chute dont ils veulent se préserver ?
Le 13 octobre 87 au soir, la commission fiscale de la Chambre des représentants US dépose un texte retirant l’avantage fiscal des emprunts levés pour racheter des entreprises. Dès le lendemain, survient le décrochage des sociétés « opéables » dont les cours anticipaient des rachats financés à crédit. Du mercredi au vendredi, le marché perd plus de 10 %, sa pire série de trois séances depuis près d’un demi-siècle.
En 2026, le récit boursier repose lui aussi sur la dette. Longtemps assis sur des montagnes de trésorerie, les géants de l’intelligence artificielle empruntent désormais des centaines de milliards de dollars pour bâtir leurs centres de données. C’est ce maillon qui craque depuis septembre. Cette semaine, les obligations de CoreWeave, loueur de puissance de calcul, sont tombées sous 80 cents par dollar représentant le seuil d’une dette en détresse, et le coût de son assurance contre son défaut atteint un record. Pour Bank of America, la dette des géants du cloud constitue la source la plus probable d’un accident de crédit systémique. D’accord avec le FMI qui vient d’avertir qu’une correction sur l’IA déclenchera un désendettement général.
Il faut toutefois être précis, car ce n’est pas des Meta ni des Amazon qui menacent d’imploser. C’est l’étage du dessous : les opérateurs qui empruntent sans dégager assez de trésorerie pour servir leur dette. En 1987 non plus, ce ne sont pas les grandes entreprises qui ont tremblé les premières : ce sont les montages.
La peur reste cotée
À l’unisson, les experts affirment que 1987 ne peut plus se reproduire, du fait des coupe-circuits précisément nés de ce krach suspendant la cotation quand l’indice perd 7 %, puis 13 %, et qui l’arrêtent pour la journée dès 20 % de décrochage. En théorie, nous serions donc protégés d’une chute libre totale et d’un effet de panique en cascade. Pourtant, les coupe-circuits ne sont que des pansements sur une fracture structurelle. Qui ralentissent la vitesse de la chute sans empêcher la gravité d’agir. Une interruption ne supprime pas les vendeurs : elle les met en file d’attente. Une chute de plus de 20 % en une séance est donc devenue pratiquement impossible : de 22 % en deux séances – pas irréaliste. Un coupe-circuit limite la vitesse d’une baisse, pas sa profondeur. En mars 2020, ne se sont-ils déclenchés quatre fois en huit séances ?
Surtout, la mécanique qui avait transformé la baisse de 1987 en chute libre a changé de nom – pas de nature.
Tous protégés, tous vendeurs
En effet, la configuration actuelle est troublante – non par la valorisation des actifs – mais la superposition structurelle entre les deux époques.
En 1987, une innovation affublée de l’appellation rassurante d’« assurance de portefeuille » avait séduit les grandes institutions. Son mécanisme s’est pourtant révélé diabolique : censé protéger à la baisse en réduisant l’exposition aux actions, ses instructions de vente s’accéléraient à mesure de la baisse des indices. Appliquée à grande échelle en ces jours fatidiques de 1987, elle nourrit la baisse qui déclenchait à son tour les ventes suivantes. Technique n’expliquant pas à elle seule le désastre, favorisé par les déséquilibres macroéconomiques, comme par les besoins urgents de liquidités. Procédé révélant néanmoins une faiblesse redoutable : une protection fondée sur la possibilité de vendre dépend toujours de la présence d’acheteurs. Lorsque trop de portefeuilles obéissent à la même consigne, cette condition peut disparaître au même moment où elle devient vitale.
En 2026, à visage de la technologie radicalement différent, mécanique de la fragilité identique. Notre époque est profondément conditionnée par les algorithmes d’intelligence artificielle, et marquée par la concentration extrême des flux dans une poignée de méga-capitalisations. Nvidia pèse 5 500 milliards de dollars, Alphabet 4 300 milliards, Microsoft 4 000 milliards, et les cinq plus grands s’apprêtent à déverser près de 800 milliards de dollars d’investissements dans ce thème cette année. Ce niveau d’investissement concentré sur un seul récit rivalise désormais avec les fièvres ferroviaires du XIXe siècle pour le titre de plus grand épisode de concentration de l’histoire financière mondiale.
Dans les deux cas, nous avons été persuadés que le risque serait éliminé par l’innovation technologique, alors qu’elle n’a fait que le concentrer – pour le rendre systémique. Abondante il y a encore quelques mois, la liquidité s’évapore à la première once de stress macroéconomique. Les hedge funds (grands fonds spéculatifs) détiennent désormais environ 13 000 milliards de dollars d’actifs bruts, plus de trois fois leur niveau de 2013. Si, en vitesse de croisière, ils contribuent au bon fonctionnement des marchés, gare cependant car ces mêmes facilitateurs d’échanges se convertissent avec grande agilité en vendeurs pressés, y compris loin du foyer initial de la crise.
Le réveil doit-il coûter un krach ?
Aujourd’hui, le danger ne réside pas tant dans le calendrier que dans une équation rendue célèbre par cet épisode de 1987. Quand l’argent devient cher, les actifs achetés à crédit cèdent les premiers, avant d’être banalisés par le rouleau compresseur des mécanismes automatiques. Équation à nouveau posée aujourd’hui dans un environnement où les obligations concurrencent les actions, où la dette de l’IA est entrée dans le viseur, où la Réserve fédérale US a fait de l’inflation sa priorité.
Ce lundi fatidique de 1987 nous pose une question à la fois philosophique et financière. Que se passera-t-il si le marché dégringole vraiment – puis cède ?
Ne serait-il pas fascinant, voire vertigineux, de se prendre à espérer qu’un cataclysme équivalent ne marque pas simplement la fin d’un cycle, d’un marché dopé à la liquidité pour redécouvrir la valeur fondamentale. À travers l’Histoire économique et financière, les grandes secousses de marché offrent de précieux moments de révélation. Purger les excès, redonner du prix au risque, réallouer le capital vers des usages plus sobres.
En 1987, le krach n’a pas détruit l’économie américaine, mais a accéléré la modernisation des infrastructures de marché. Notre problématique actuelle en 2026 n’est pas tant une répétition mécanique de 1987 qu’une convergence de fragilités. Que ce mois d’octobre 2026 puisse inaugurer – sans krach majeur – une ère de réajustement plus lente, plus structurante, où les excès des années précédentes seront progressivement digérés et dissous. Il y aurait quelque chose de beau à ce qu’un nouveau lundi d’octobre marque le début d’une prise de conscience. Encore faudrait-il qu’elle précède le krach, plutôt qu’elle ne le suive.
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