
Enterré à chaque euphorie. Déterré à chaque panique. Telle est la meilleure définition de la pertinence de Keynes.
A propos de la pièce de James Graham The Standard of Living, un tout récent article du Guardian nous rappelle que Keynes n’était pas un tableur Excel.
Grand amateur d’art, il était membre du groupe de Bloomsbury, ce cercle d’intellectuels, d’artistes et d’écrivains britanniques du début du XXe siècle – dont Virginia Woolf.
En 1918, alors que les canons tonnent encore, il traverse la France en guerre pour la vente de l’atelier d’Edgar Degas à Paris. Il y acquiert des œuvres pour lui, mais également pour la National Gallery de Londres, car c’est lui qui a obtenu du chancelier une enveloppe de 20 000 livres à cet effet. C’est le même homme – économiste le plus influent du siècle – qui préside en même temps le futur Arts Council et (en 1944) la délégation britannique à Bretton Woods où naîtront le FMI et la Banque mondiale.
Keynes fut un libéral convaincu que la richesse doit offrir temps, intelligence et beauté – et non absorber l’existence.
L’usage que nous faisons de ses préceptes révèle une étrange conception de l’État. Sa puissance devient indispensable lorsque tout menace de s’effondrer, mais suspecte dès qu’il s’agit d’organiser l’avenir. L’urgence de Keynes lui rend une légitimité que la prévention peine à obtenir. Pourtant, une société devrait pouvoir décider de ses investissements, de ses protections et de ses priorités avant que la panique ne le décrète pour elle.
1919 : LE PRIX DE LA PUNITION
À Versailles, il claque la porte. Dans Les Conséquences économiques de la paix, il ne prédit pas Hitler mais les ravages. Une Allemagne exsangue ne peut payer, une Europe qui punit sans reconstruire prépare sa propre ruine.
L’histoire de Weimar aura d’autres causes – hyperinflation, choc de 1929, chômage de masse, défaillance des élites – mais Keynes identifie le cœur du danger. Impossible de bâtir une paix durable sur l’humiliation économique.
1936 : QUAND L’ÉCONOMIE SE BLOQUE
Au cœur de la Dépression, Keynes part d’un constat simple selon lequel une économie s’effondre – non du fait d’une déficience de machines ou de travailleurs – mais manque de dépenses.
Quand l’incertitude gagne, les entreprises n’investissent plus et licencient. Les ménages épargnent. La prudence individuelle devient péché mortel pour la collectivité. La demande recule, l’offre suit.
Voilà la révolution de la Théorie générale qui enseigne que le plein emploi n’est pas automatique. Et que l’État se doit de soutenir temporairement l’activité quand le privé se retire.
Son ambition dépassait cependant cette intervention de secours, car Keynes envisageait une organisation durable de l’investissement, associant l’autorité publique à l’initiative privée. Le plein emploi ne doit surtout pas dépendre des seules variations de la confiance. Et la collectivité être en mesure de préparer son avenir sans attendre que les détenteurs de capitaux retrouvent le goût de le financer.
Un euro public peut alors générer plus d’un euro d’activité – le multiplicateur – même si cette corrélation n’est pas magique. En effet, son effet dépend du chômage disponible, des importations, de la politique monétaire et de ce qu’on finance.
D’où sa flèche contre Hayek et l’attentisme : « À long terme, nous sommes tous morts. Si face à l’orage, on ne sait dire que l’océan sera plat quand il sera passé, la tâche est trop facile et trop inutile. »
1945-1973 : UNE PROSPÉRITÉ SOUS CONDITIONS
L’après-guerre n’est pas l’œuvre de Keynes seul: reconstruction, rattrapage technologique, énergie bon marché, baby-boom et hégémonie américaine sont déterminants.
Cependant, l’Âge d’or du capitalisme repose sur un cadre profondément keynésien qui se décline en objectif de plein emploi, en investissements publics, en un État social, en syndicats puissants, en changes stables, en contrôles de capitaux, en une finance encadrée.
Pour solde, la période 1951 à 1973 sera couronnée de croissance la plus forte, en chômage le plus bas, de dette publique en baisse – bref de quasi-disparition des crises financières.
Aucune martingale. Juste un compromis : pour rester vivable, le capitalisme doit être discipliné.
1970-2008 : LE CASINO PREND LE DESSUS
La stagflation des années 70 expose les limites des recettes les plus mécaniques. Hayek, Friedman, Lucas ont raison sur un point : les anticipations comptent, l’inflation peut tuer l’emploi.
La réponse politique pulvérisera toutefois la théorie car la libéralisation des capitaux deviendra effrénée, tout comme la déréglementation de la finance, et accessoirement l’affaiblissement du salariat au nom de l’autorégulation des marchés.
Pour Keynes: « Les spéculateurs sont inoffensifs comme bulles sur un courant d’entreprise. La situation devient grave quand l’entreprise devient une bulle sur un tourbillon de spéculation. Quand le développement du pays devient le sous-produit d’un casino, le travail est mal fait. »
En 2008, ce casino se grippe.
Et l’on fait alors ce que l’on fait toujours en mode panique : des garanties bancaires, du taux zéro, des politiques monétaires extraordinaires, des déficits massifs.
Ces interventions ne relèvent pas toutes du même héritage, car secourir une banque à court de liquidités appartient à une tradition antérieure à Keynes. L’apport décisif de John Maynard est de montrer pourquoi il faut également soutenir les dépenses et l’emploi lorsque la prudence des acteurs privés entretient la dépression. Rétablir le fonctionnement du crédit ne garantit pas que les entreprises investiront ni que les ménages dépenseront.
Pape de l’anti-keynésianisme, Robert Lucas confessera : « I guess everyone is a Keynesian in a foxhole. » Autrement dit : Dans le pétrin, tout le monde devient keynésien.
Puis 2020 confirme. Face au virus, les gouvernements suspendent tous les tabous budgétaires pour protéger revenus, crédit et emploi. Le but étant d’éviter les faillites en chaîne et la déflation.
Il n’était ni marxiste ni prophète. Il était un libéral aristocratique qui s’était donné pour mission de sauver le capitalisme de ses ennemis intérieurs : l’instabilité, l’inégalité, la spéculation, l’appât du gain.
Sa leçon suprême n’est pas que l’État peut et doit tout faire, tout le temps.
C’est que l’Etat doit pouvoir agir quand le marché se retire, quand la finance menace l’économie réelle, quand la peur privée devient catastrophe collective.
Prévenir suppose de maintenir les investissements que la rentabilité immédiate décourage, d’empêcher que le crédit nourrisse la spéculation au détriment de la production, de mesurer les pertes que prépare l’inaction. Un équipement laissé à l’abandon, une compétence disparue, un chômage qui s’installe finissent aussi par présenter leur facture. La responsabilité publique consiste à reconnaître ces coûts assez tôt pour pouvoir encore les éviter.
On récite Hayek dans la confiance. On appelle Keynes aux urgences.
Il est temps de l’appeler – avant l’urgence absolue.
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