Michel Santi

Après les missiles, le silence des assureurs

 

On regarde les missiles. On commente les frappes. On scrute les détroits. Mais le véritable point de rupture pourrait se situer ailleurs : dans les salles de souscription de la City.

Londres ne domine plus les mers par la Royal Navy. Elle les domine par l’assurance. Lloyd’s of London souscrit environ 40 % du fret maritime mondial. Quand un port est bombardé, quand un canal se ferme, quand un navire disparaît — la facture est structurée à Londres. Et parce que 90 % du commerce mondial transite par la mer, contrôler l’assurance revient à fixer le prix du risque global. Sans assurance, pas de financement. Sans financement, pas d’économie.

Le playbook actuariel est clair : en cas de conflit, on augmente les primes, on durcit les clauses, mais on maintient la couverture. L’annulation pure et simple d’une garantie « war risk » n’est pas un ajustement tarifaire. C’est une rupture méthodologique. Elle signifie que le risque est devenu imprixable — ce qui est une autre façon de dire qu’il est devenu incontrôlable.

Or l’assurance est d’abord une industrie d’information. La profondeur du marché londonien n’a jamais reposé sur le seul capital disponible, mais sur une supériorité dans la capacité à quantifier ce que d’autres ne pouvaient pas modéliser. Si ce flux d’information se trouble — pour quelque raison que ce soit, friction diplomatique, opacité délibérée, surprise stratégique — l’effet n’est pas militaire. Il est actuariel. Un risque qu’on ne peut plus quantifier est un risque qu’on ne peut plus tarifer. Et un risque imprixable devient, par construction, inassurable.

Le danger n’est pas local. Le marché londonien fonctionne comme une référence mondiale : les grands assureurs internationaux calibrent leurs tarifs sur la cotation de Lloyd’s. Si Londres vole à vue, c’est toute la chaîne de réassurance mondiale qui vacille. Le retrait ponctuel de certaines couvertures de guerre n’est peut-être pas la crise. C’est le signal que la crise a commencé.

Les faits, ce 2 mars, sont sans ambiguïté : les principaux clubs P&I — Gard, Skuld, NorthStandard et leurs homologues — ont annulé leurs couvertures war risk dans le Golfe Persique et à Ormuz, avec effet au 5 mars à minuit, heure de Londres. Le trafic au détroit s’effondre déjà de plus de 80 % selon les données AIS. Les primes hull marine bondissent de 25 à 50 % (Marsh), tandis qu’Hapag-Lloyd facture désormais 1 500 à 3 500 dollars de surcharge par conteneur. Ce ne sont plus des signaux d’alarme. Ce sont des faits accomplis.

C’est ici que la dimension européenne devient stratégique — et inquiétante. Malgré le Brexit, l’Union demeure massivement dépendante des capacités de souscription londoniennes pour ses risques industriels lourds, son énergie, son maritime, son cyber. Si le marché londonien se contracte ou devient prohibitif, les entreprises européennes se retrouvent mécaniquement sous-assurées. Or ni Paris ni Francfort ne disposent de la profondeur de capital, de la culture de syndication ni de l’écosystème actuariel nécessaires pour prendre le relais. Construire une alternative crédible prendrait des décennies.

L’Union parle de souveraineté énergétique, numérique, industrielle. Elle ne parle presque jamais de souveraineté assurantielle. Pourtant, sans capacité autonome de réassurance, l’économie européenne dépend d’une décision prise à Lime Street. Ce n’est pas un débat technique. C’est un débat de puissance.

Trois issues sont possibles. Un simple repricing, si le marché retrouve rapidement ses repères — l’histoire plaide pour cette résilience. Une friction durable, si l’incertitude géopolitique s’installe et que les modèles actuariels peinent à intégrer la volatilité. Ou, en scénario extrême, une crise de confiance systémique dont la mécanique ressemblerait à 2008 — non par la cause, mais par la propagation : un risque qui ne circule plus et finit par se figer.

La question n’est donc pas seulement ce que fait l’Iran. La question est : Londres peut-elle encore fixer le prix du risque mondial avec la même certitude qu’hier ?

Si la réponse vacille, ce ne sont pas seulement les navires qui tanguent. C’est l’hypothèse fondatrice du système financier international — que le risque est toujours, quelque part, quantifiable — qui commence à se fissurer.

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