Michel Santi

Le Pasdaran en robe

 

Comment l’Iran vient de révéler la vérité nue de son propre régime — et pourquoi cela change tout

Il existe, dans l’histoire des régimes, des moments où le masque ne tombe pas sous la pression extérieure. Il tombe par accident interne — parce que la crise force une décision trop rapide, dans l’obscurité, sans le temps de soigner les apparences. Le 8 mars 2026, l’Iran a vécu un tel moment. Ce soir-là, dans une réunion secrète à Qom, sous les bombes, l’Assemblée des experts a désigné Mojtaba Khamenei guide suprême de la République islamique. En moins de dix jours, le régime avait résolu la seule question qu’il n’avait jamais osé résoudre publiquement. Et ce faisant, il a dit — involontairement, irréversiblement — ce qu’il est vraiment.

L’imposture fondatrice

Pour comprendre ce qui vient de se passer, il faut remonter à la grammaire du pouvoir iranien. Depuis 1979, la République islamique repose sur une fiction structurante : le Guide suprême n’est pas un monarque. Il est un clerc — un faqih, un jurisconsulte islamique — dont l’autorité découle de sa maîtrise des textes sacrés, pas de sa naissance. C’est précisément ce qui distinguait la révolution khomeyniste de la monarchie Pahlavi qu’elle avait renversée. Le pouvoir ne se transmettait pas par le sang. Il se méritait par la science religieuse.

C’est précisément pourquoi une succession père-fils était, jusqu’à cette nuit de mars, considérée comme impensable à l’intérieur même du système. Pendant des années, Mojtaba a fait face à une résistance significative au sein de l’établissement clérical et politique iranien. La République islamique avait été fondée explicitement pour éviter l’apparence d’une règle héréditaire qui caractérisait l’Iran sous le Shah, et beaucoup au sein du régime considéraient la perspective d’une succession de père en fils comme fondamentalement contradictoire avec les fondements idéologiques du système. Dans des circonstances normales — si Ali Khamenei était mort de causes naturelles, au terme d’une longue agonie institutionnelle —, Mojtaba n’aurait pas été désigné.

Ce n’est donc pas une simple succession qui a eu lieu. C’est la transformation manifeste du Velayat-e Faqih en pouvoir héréditaire : le fils succédant au père à la tête d’une dictature antimonarchique qui avait jadis prétendu anéantir à jamais le système dynastique.

La République islamique vient de se faire Shah. Elle ne peut plus le défaire.

Mais ce n’est pas encore le point central. Car Mojtaba n’est pas seulement un fils qui succède à son père. Il est quelque chose de plus précis, de plus révélateur — et d’infiniment plus déstabilisant pour la structure interne du régime.

Le Pasdaran en robe : anatomie d’une prise de pouvoir silencieuse

Voici ce que presque aucun commentateur ne formule clairement. Mojtaba Khamenei n’est pas un religieux qui s’appuie sur les Gardiens de la Révolution. Il est un Gardien de la Révolution qui porte une robe.

La distinction n’est pas sémantique. Elle est constitutionnelle, institutionnelle, et — pour l’avenir du régime — existentielle.

Mojtaba a rejoint le Corps des Gardiens de la Révolution à la fin des années 1980, servant dans les dernières années de la guerre Iran-Irak. Pendant plus de vingt ans, il a tissé des liens étroits avec les commandants des Gardiens de la révolution, de la Force Qods à la milice Bassidj et à l’Organisation du renseignement des Pasdaran. Lorsque le département du Trésor américain l’a sanctionné en 2019, il a déclaré qu’il coopérait avec les commandants de la Force Qods et des Bassidj pour faire progresser les objectifs régionaux du régime et sa politique de répression intérieure. L’histoire du “Bataillon Habib” est centrale dans ce contexte : un réseau d’anciens combattants des Pasdaran de la guerre Iran-Irak devenus par la suite les membres du cercle restreint de Mojtaba, qui ont contribué au recrutement d’agents de confiance au sein des Pasdaran et du Bassidj pour l’appareil sécuritaire mis en place autour de lui.

Sans le soutien des Pasdaran, Mojtaba Khamenei n’aurait pas pu accéder à la succession de son père. La crise a simplement fourni le contexte dans lequel ils pouvaient imposer ce que les résistances institutionnelles ordinaires leur avaient jusqu’ici interdit.

Un membre de l’Assemblée des experts, Shaykh Mahmoud Rajabi, a eu l’involontaire franchise de le confirmer. « Les conditions de guerre du pays, a-t-il déclaré, étaient parmi les facteurs les plus influents dans la sélection du Leader. » Cette phrase mérite qu’on s’y arrête. Rajabi n’est pas un libéral qui dénonce — c’est un idéologue du cercle de Mesbah-Yazdi, l’homme des séminaires durs de Qom. En formulant ainsi les choses, il a dit ce que le régime aurait tout intérêt à taire : la sélection n’a pas procédé d’un jugement théologique. Elle a procédé d’une décision de sécurité nationale. Non pas le mérite du faqih — mais l’urgence du bunker. Le Velayat-e Faqih venait de confesser ses propres fondements.

Ce n’est pas un clerc qui a domestiqué une armée. C’est un homme de l’appareil sécuritaire qui a appris la langue des clercs pour en porter le costume. Son titre d’ayatollah, d’ailleurs, lui a été octroyé officiellement le soir même de sa nomination, en direct sur les médias d’État, dans ce qui ressemblait moins à une reconnaissance religieuse qu’à un couronnement.

On ne devient pas ayatollah en une nuit. On se fait couronner.

La séparation des pouvoirs comme rempart — et comme illusion

Depuis 1979, l’architecture du régime iranien reposait sur une tension productive entre deux pôles : le clergé et les Pasdaran. Le Guide suprême, clerc au sommet, arbitrait entre les deux. Cette dualité était épuisante, conflictuelle, souvent paralysante — mais elle était aussi la source de la résilience du régime. Elle empêchait qu’un seul appareil ne dévore tous les autres.

Les Pasdaran représentent aujourd’hui près de 25% de l’économie iranienne. Ils contrôlent les missiles balistiques, les drones, les réseaux de proxy au Moyen-Orient, la répression intérieure. Ce qu’ils n’avaient pas jusqu’au 8 mars 2026, c’est le turban. Maintenant ils l’ont.

Avec Mojtaba, l’arbitre a disparu. Le guide suprême n’est plus au-dessus des Pasdaran — il en est le produit, la créature, l’émanation. Pour la première fois dans l’histoire de la République islamique, les deux pôles institutionnels ont fusionné dans une même personne. Et cette fusion n’est pas un renforcement : c’est une catastrophe structurelle déguisée en consolidation.

Pourquoi ? Parce que la dualité n’était pas un bug du système. C’en était le mécanisme d’autorégulation. En la supprimant, le régime vient de perdre sa principale soupape interne. Toutes les tensions qui s’accumulaient entre l’orthodoxie cléricale et l’appétit militaro-économique des Pasdaran n’ont plus d’espace institutionnel pour se résoudre. Elles iront chercher une issue ailleurs.

Et cet ailleurs a un nom.

L’Artesh : l’institution qui n’a pas fusionné

L’Artesh est avowedly apolitique. Ses dirigeants affirment répétitivement être loyaux à tout régime en place. Contrairement aux Pasdaran, elle ne se définit pas comme une institution révolutionnaire.

Cette formule — loyaux à tout régime en place — prend aujourd’hui un sens entièrement nouveau. Car la question qui se pose n’est plus « l’Artesh est-elle loyale au régime ? » Elle est : « Qu’est-ce qui constitue, désormais, le régime ? »

Un guide dans un bunker, blessé, invisible, désigné par héritage dans un régime antimonarchique, élevé au rang d’ayatollah en une nuit par des clercs qui voulaient survivre aux bombes — est-ce là le régime en place ? Ou est-ce le régime en fuite ?

Dans le sillage de la guerre des Douze Jours de juin 2025, l’Artesh avait déjà acquis une influence accrue dans les délibérations stratégiques, son rôle renforcé par sa présence au Conseil suprême de sécurité nationale et l’établissement d’un Conseil national de défense. Ce glissement institutionnel précède la crise actuelle — ce n’est pas une réaction à elle. C’est une tendance lourde.

Et voici la mécanique concrète qui s’enclenche : avec un guide fantôme, l’Artesh absorbant le premier choc militaire, ses formations blindées et d’infanterie servant de première ligne de défense, quelqu’un doit signer, décider, coordonner au quotidien. Les Pasdaran, désormais fusionnés avec le pouvoir suprême dans la personne de Mojtaba, sont à la fois trop exposés et trop ciblés pour assurer cette fonction administrative. Ils sont classés organisation terroriste par l’Union européenne depuis le 29 janvier 2026. Leurs commandants sont des cibles légitimes pour Israël et les États-Unis.

L’Artesh, elle, n’est sur aucune liste noire. Elle n’a pas massacré les manifestants de janvier — c’était l’affaire des Pasdaran et du Bassidj. Elle est l’unique institution iranienne encore présentable sur la scène internationale. Dans tout scénario d’après-guerre, elle est le seul interlocuteur possible.

Ce n’est pas un coup d’État qui se prépare. C’est quelque chose de plus subtil et de plus puissant : un transfert de légitimité par défaut.

Le slogan qu’il faut lire comme un document politique

Lors des soulèvements successifs de la dernière décennie, un slogan a résumé la perception populaire de l’ascension de Mojtaba : « Mojtaba, puisse ta mort t’empêcher de diriger. »

Ce slogan était important car il mettait en lumière le véritable scandale. Le véritable scandale n’était pas la corruption, ni même la brutalité. C’était la transparence. Les Iraniens avaient compris avant les analystes ce que Mojtaba représentait : non pas un successeur légitime dans un système théocratique, mais la preuve que ce système n’avait jamais été ce qu’il prétendait être. Une monarchie qui se réclamait de Dieu. Un appareil sécuritaire habillé en jurisprudence islamique.

Aujourd’hui, dans la société iranienne, beaucoup pensent que Mojtaba Khamenei est mort — ou du moins veulent le croire. Ce n’est pas du déni : c’est une déclaration politique. Un guide qu’on imagine mort avant même d’avoir gouverné n’existe pas encore comme autorité réelle. Et une autorité qui n’existe pas comme réalité psychologique dans l’esprit de ceux qu’elle est censée gouverner est, au fond, déjà vacante.

Ce que l’histoire retient des régimes qui fondent leur survie sur l’opacité

Il existe une règle empirique en science politique que l’on formule rarement mais qui se vérifie presque universellement : les régimes autoritaires ne tombent pas quand ils sont au plus fort de leur brutalité. Ils tombent quand leur brutalité perd sa légitimité interne — quand les membres de l’appareil eux-mêmes cessent de croire au récit qui justifie leur propre violence.

En désignant Mojtaba, le régime a dit à ses propres soldats, clercs, et bureaucrates : le Velayat-e Faqih était une fiction. Ce qui compte, c’est la famille et les réseaux sécuritaires. Nous ne sommes pas une révolution. Nous sommes une entreprise familiale armée.

Certains parmi eux le savaient déjà. Mais le savoir tacitement et se le faire dire officiellement — dans la langue du droit islamique et de l’Assemblée des experts — sont deux choses différentes. La désillusion privée reste silencieuse. La désillusion institutionnalisée cherche une sortie.

Cette sortie, dans l’Iran de mars 2026, ne peut prendre qu’une forme : une institution qui n’ait pas participé à l’imposture. Une institution qui puisse dire, demain, qu’elle n’était pas là quand le masque est tombé. Une institution dont la raison d’être n’est pas de protéger la révolution — mais de défendre l’Iran.

L’Artesh n’a pas besoin de conquérir le pouvoir. Elle n’a qu’à rester debout pendant que les autres s’effondrent sous le poids de ce qu’ils viennent d’admettre.

La République islamique ne mourra pas sous les bombes. Elle mourra de s’être enfin dit la vérité à elle-même.

Chers lecteurs,

Ce blog est le vôtre : je le tiens assidument avec régularité et passion. Des milliers d’articles et d’analyses sont à votre disposition, dont les premiers remontent à 1993 !

Mes prises de position macro économiques furent autrefois qualifiées d’hétérodoxes. Elles sont aujourd’hui communément admises et reconnues. Quoiqu’il en soit, elles ont toujours été sincères.

Comme vous l’imaginez, vous qui découvrez ce site ou vous qui me lisez depuis des années, l’énergie déployée et le temps consacré à mes recherches sont substantiels. Ce travail continuera à rester bénévole, accessible à toutes et à tous.

Je mets à votre disposition cette plateforme de paiement, et vous encourage à me soutenir par des dons, ponctuels ou récurrents.

Que celles et ceux qui jugent bon de soutenir ma démarche en soient chaleureusement remerciés.


Quitter la version mobile