Michel Santi

La fracture d’Abraham

 

Novembre 2025, la Syrie signe officiellement les Accords d’Abraham lors d’une cérémonie médiatisée à Washington. Sous le patronage du président Trump, les concessions sont mutuelles : Israël concède des droits économiques limités sur le Golan, tandis que la Syrie accepte de normaliser ses relations diplomatiques et commerciales avec son voisin. Les États-Unis lèvent les sanctions imposées par le Caesar Act, ouvrant la voie à des investissements étrangers massifs.

 

Résurrection syrienne

Déjà signataires des Accords, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite injectent 20 milliards de dollars dans des projets de reconstruction en Syrie (infrastructures, énergie, ports). Des entreprises israéliennes, spécialisées dans la technologie et l’agriculture, établissent des partenariats, notamment pour moderniser l’agriculture dans la plaine de la Bekaa syrienne. La levée des sanctions permet à la Syrie d’exporter à nouveau du pétrole et du gaz via des pipelines régionaux, générant des revenus attendus de l’ordre de 3 milliards de dollars par an dès 2026. Le commerce avec les pays du Golfe augmente de 30 %, et le tourisme régional (pèlerinages, sites historiques) connaît un essor notable grâce à des accords de libre circulation. La Turquie et la Jordanie intensifient leurs échanges commerciaux avec la Syrie, appelée à devenir un hub logistique entre l’Europe et le Golfe. La livre syrienne se stabilise, l’inflation chute de 80 % en 2024 à 30 %, avec une croissance du PIB attendue à 5 % en 2026. Devenue un acteur clé dans la coopération régionale, la Syrie est invitée à participer à des projets d’infrastructures transfrontalières (pipelines, chemins de fer). Elle attire des fonds de l’Union Européenne pour la reconstruction, qui renforceront son intégration dans l’économie mondiale.

 

Déclin libanais

La prospérité croissante de la Syrie attire environ 50 000 travailleurs libanais, qui traversent progressivement la frontière pour des emplois dans le bâtiment et l’agriculture. Il faut préciser que le Liban a rejeté toute intégration aux Accords d’Abraham : «La normalisation est hors de question», martèle un ministre influent du gouvernement. Sans accès aux investissements du Golfe ni à la levée des sanctions indirectes, l’économie du pays continue de se dégrader. En quelques mois, la livre libanaise perd 20 % supplémentaires, et l’inflation atteint 200 %. Les importations de carburant et de denrées alimentaires, déjà limitées, chutent de 30 %, provoquant des pénuries généralisées. Environ 100 000 Libanais, principalement des professionnels qualifiés, quitteront le pays en 2026, affaiblissant davantage le tissu économique. Les investissements étrangers s’effondrent, passant de 500 millions de dollars en 2024 à 200 millions fin 2025. Le chômage touche désormais 50 % de la population, dont 70 % vit sous le seuil de pauvreté. Les services publics, comme l’électricité (limitée à 2 heures par jour en 2025), implosent dans certaines régions.

Le Liban devient un paria économique, perdant l’accès aux marchés du Golfe et aux initiatives régionales, s’enfonçant dans une marginalisation économique et sociale. Fatalistes, résignés – apathiques serait le mot juste –, les libanais regardent et attendent, comme lors de la crise financière – qu’ils ont vue venir sans réagir. Ils blâment les «mains étrangères», responsables de leurs déboires, espérant une solution extérieure. Les politiques, quant à eux, se contentent de se faire photographier, assis, à la libanaise. Après tout, le Liban n’est-il pas la seule démocratie de la région ?

 

Témoignage

J’ai vécu l’occupation syrienne du Liban (1976-2005) et la brutalité de son armée et de ses services secrets. J’ai été témoin du pillage par le régime syrien du Liban qui a perdu en 30 ans environ 150 milliards de dollars en contrebande, taxes illégales, revenus douaniers détournés, ressources naturelles exploitées…Depuis 2011, j’ai vu 1,5 million de réfugiés syriens – soit 25 % de la population libanaise – fuir la guerre civile dans leur pays, coûtant au Liban 50 milliards de dollars, surchargeant ses infrastructures, ses écoles, y provoquant une inflation stratosphérique, déclassant une classe moyenne incapable de se loger.

 

Aujourd’hui, vu de l’extérieur, le nouveau dirigeant syrien semble déterminé à redresser son pays, quitte à se lancer dans ce qui était impensable il y a encore quelques mois : la paix avec Israël.

Pendant, ce temps, les libanais palabrent langoureusement. Dieu merci: leur frivolité et leur passivité leur évitent de prendre conscience de l’humiliation de voir cette Syrie qui les a tant fait subir les surclasser.

 

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AVANT de partir, feuilletez avec moi le chapitre 49 (Jérusalem) d’Une jeunesse levantine:

 

Sur le chemin du retour vers l’aérodrome de La Mecque, autant durant la marche vers son immense limousine que durant le trajet à l’intérieur de celle-ci, Abdallah me nomme «Michaal», me prenant ostensiblement par la main et à de nombreuses reprises devant ses hommes. Il me cite alors des sourates du Qour’àn, dont il m’explique qu’elles sont bien connues : «Il est plus près de l’homme que ne l’est sa veine jugulaire» (50,16), Il «se place entre l’homme et son coeur» (8,24).

«Ce sont des mises en garde, Michaal ! Tu as désormais la responsabilité de te montrer digne de ce pèlerinage que tu viens de parachever». La Kaaba, la Pierre noire, sont la relique du rappel, car la mémoire est fondamentale. La mémoire de centaines de générations nous ayant précédés qui s’adressaient, comme nous maintenant, au divin. J’ai été le maire de cette ville alors même que tu n’étais pas encore né, et je ressens au plus profond de moi, tous les jours, sa sérénité, tout comme sa signification historique fondamentale, pour nous les musulmans. J’ai peur que la connaissance de nos prédécesseurs s’estompe. Voilà précisément pourquoi nous devons, avec une discipline de tous les instants, réitérer les invocations à Dieu. C’est la pratique incessante de la religion, c’est le souvenir de notre Prophète qui a démarré son chemin – et le nôtre – en ce lieu sacré orné de la Pierre noire, qui perpétueront l’Islam.

Puis il reprend, affectueusement, avec une pointe de tristesse que je ne lui avais pas connue, déplorant que nous, en Europe, nous nous soyons débarrassés du regard de Dieu. «Ne sous-estime pas les Arabes, Michaal. D’ailleurs, tu en es un toi-même ! Tu as une chance folle d’être venu en ces lieux. À travers l’Histoire, les rois eux-mêmes devaient voyager pendant six mois en caravane pour arriver à La Mecque, quand toi tu y as été conduit en hélicoptère. Tu es désormais l’égal de personnages mythiques ayant accompli leur pèlerinage, au fil des millénaires. Michaal : tu es Harun al-Rashid, le calife abbasside qui a marqué l’âge d’or islamique et qui a accompli au moins cinq fois ce pèlerinage. Michaal : tu es le grand Salah ad-Din, sultan d’Égypte et de Syrie qui a vaincu les Croisés, qui a reconquis Jérusalem. Il fut Hajj en 1183. Le plus célèbre des souverains d’Afrique, Mansa Musa, a marqué les mémoires par la richesse qu’il a distribuée en route pour La Mecque en 1324. On en parle encore aujourd’hui. Michaal : tu es Mansa Musa !»

«Sache quand même que pour nous, musulmans, la Kaaba est une simple structure, et la Pierre noire, juste une pierre. Elle n’ont aucun attribut divin. La seule valeur de la Kaaba réside en ce que le Prophète l’a embrassée. Nous devons prier en sa direction, mais peu sont au fait que c’était vers Jérusalem que priaient les premiers musulmans. C’est pour marquer l’union des peuples musulmans à travers l’univers que nous prions tous en direction de la Kaaba, car nous nous retrouvons ainsi – toutes et tous – à l’unisson, dans une direction identique. Voilà comment la nation musulmane communique, et voilà comment nous communions cinq fois par jour : en nous rencontrant tous et toutes par l’esprit, en ce lieu. Quant à la Kaaba, quant à la Pierre, Umar lui-même, compagnon du Prophète qui fut le second Calife, a déclaré qu’elle n’était capable d’aucun mal ni d’aucun bien, qu’il ne lui aurait jamais rendu hommage si le Prophète ne l’avait embrassée.

Eh bien, je t’affirme que nous prierions en sa direction même si la Kaaba venait un jour à disparaître ! Nous sommes à des années-lumière de l’idolâtrie des chrétiens. Moi qui ai tant voyagé, sais-tu qu’un juif n’a aucun problème à entrer dans une mosquée, alors qu’il est terriblement réticent à fouler le sol d’une église ? Michaal, n’écoute pas ce qu’on dit. Ignore la propagande qui tente de faire des juifs nos ennemis, car nous sommes bien plus proches d’eux que de vous, les chrétiens ! Tu es venu à La Mecque, tu as vu l’émotion indescriptible qui y règne, mais il est fondamental que tu comprennes que nous ne sommes des adorateurs ni de la Kaaba ni de la Pierre noire. C’est comme si les juifs révéraient le mur face auquel ils prient !»

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