Michel Santi

Le royaume tient ses comptes, pas ses détroits

 

La promesse pour cible

L’aéroport international de Riyad est fermé jusqu’au 17 octobre, après les attaques houthies du week-end des 10 et 11 octobre.

Le choix de la cible n’est pas anodin car King Khalid est la porte d’entrée de Riyad, ville-symbole de la modernisation saoudienne, du siège du Fonds d’investissement public aux tours du district financier.

Le message est clair : la modernité saoudienne peut être atteinte à domicile.

Chaque missile sur un terminal, chaque drone sur un pipeline, chaque menace sur un tanker oblige le Royaume à dépenser davantage pour défendre davantage – sans jamais garantir l’invulnérabilité.

Une guerre d’usure fiscale, en somme, déguisée en guerre de missiles.

 

Une protection qui se négocie

En 1945, la rencontre du Quincy fut le symbole d’une relation dans laquelle le pétrole saoudien et la puissance américaine ont longtemps trouvé leur intérêt commun. Une relation stratégique ne constitue pas une assurance contre chaque attaque: posséder les moyens d’intervenir et accepter de le faire sont deux décisions différentes.

Riyad doit donc désormais intégrer cette distance dans ses calculs, la protection américaine n’étant plus un acquis sur lequel bâtir toute sa sécurité: son étendue, ses conditions et son calendrier se négocient.

En conséquence, le Royaume externalise une partie de sa sécurité aérienne et maritime. Une armée conçue pour être contrôlée par la dynastie n’est pas nécessairement une armée conçue pour projeter sa puissance.

Face à un adversaire asymétrique privilégiant drones, missiles balistiques et menaces sur la navigation, la supériorité matérielle saoudienne est loin de se traduire en supériorité stratégique.

Depuis Yanbu, les navires peuvent certes encore partir vers le nord, rejoindre Suez ou le pipeline égyptien SUMED. Pour atteindre ensuite l’Asie en évitant Bab el-Mandeb, le détour devient cependant considérable, immobilise des navires, allonge les livraisons, renchérit le transport.

Le pétrole peut donc continuer à sortir tandis que la facture monte. C’est juste l’usure qui commence bien avant l’asphyxie.

 

Le budget à l’épreuve de la durée

Si le royaume ne tient plus ses détroits, il doit encore faire ses comptes – qui ne sont pas bons.

Le document prébudgétaire saoudien table sur une croissance de 12,8 % en 2027, après une contraction estimée à 3,6 % en 2026. Pourtant, la normalisation maritime est devenue une condition de la promesse budgétaire, car Yanbu n’est pas un port parmi d’autres, mais bien le terminus occidental de l’oléoduc Est-Ouest et l’artère permettant au brut saoudien de contourner Ormuz. Tant que ce dernier était sous tension, Yanbu était la soupape du royaume.

Comme la fermeture de Bab el-Mandeb impose des détours, une frappe qui immobilise Yanbu ou son oléoduc atteint directement la capacité d’exportation. Dans le premier cas, le royaume paie davantage pour vendre. Dans le second, il risque de vendre moins.

La hausse du prix du pétrole peut amortir une partie du choc, même si un baril plus cher ne compense une baisse des volumes que si les recettes supplémentaires couvrent aussi les dépenses nouvelles.

Chaque prolongation oblige à arbitrer entre la protection du présent et la construction de l’avenir. Les projets peuvent être reportés, les emprunts augmentés, les priorités revues. Mais attention: une transformation nationale annoncée à date fixe supporte mal qu’une guerre lui impose son calendrier.

Une prime de risque plus élevée peut – et va – peser sur les projets longtemps après la dernière frappe. Le coût militaire s’arrête avec les combats – quand et si ils s’arrêtent-, le coût financier va leur survivre.

La question, autrement dit, n’est plus de savoir si Riyad peut gagner cette guerre, mais combien de temps elle peut se permettre de ne pas la perdre.

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