Marchés financiers et sélection naturelle

March 14, 2009 0 By Michel Santi

Pourquoi les autorités Américaines au plus haut niveau sont-elles convaincues – et tentent de nous persuader en même temps – que le rétablissement de leur système financier a pour préalable inconditionnel le rétablissement et le renforcement de leurs établissements bancaires les plus importants? Dans leurs discours et certainement dans leurs esprits – tout comme dans le raisonnement d’une écrasante majorité d’observateurs et de citoyens -, la corrélation semble effectivement évidente entre un système financier sain et des géants bancaires robustes.

Notre système financier, dont à l’évidence font partie intégrante ces institutions financières, est toutefois nettement plus important et solide qu’un géant bancaire comme Lehman Brothers ou comme Citibank. La règle d’or Darwinienne des marchés ne nous enseigne-t-elle pas après tout – ou avant tout? – que la destinée des entreprises est de venir au monde et parfois de disparaà®tre? En fait, ce cycle de vie et de mort des entreprises les moins rentables consolide et pérennise un système capitaliste et libéral supposé – du moins dans un monde idéal en devenir dès lors nettement plus compétitif et efficient. Bref, la sélection naturelle renforce les espèces vivantes et organiques tout autant que le système financier.

Les concentrations bancaires laissaient en effet présager il y a quelques années d’une intervention occasionnelle de l’Etat avec les deniers du contribuable dans le cadre du sauvetage éventuel d’un méga établissement financier menacé d’insolvabilité. Pour autant, il eut été inconcevable il y a encore une année de conditionner la survie de l’ensemble de notre système financier au sauvetage d’un seul – ou même de plusieurs – établissements bancaires, aussi importants fussent-ils. Ce réflexe quasi Pavlovien de la part de l’establishment US visant à mettre sous perfusion les institutions financières et ce à n’importe quel prix ne serait-il rien d’autre que du corporatisme émanant d’une élite solidaire? Car en effet, et dans une économie capitaliste digne de ce nom, certains établissements, aussi prestigieux soient-ils, peuvent et doivent être capables de mourir sans précipiter l’intervention de l’Etat dès lors qu’ils échouent au test de la sélection naturelle et impitoyable des marchés. Ainsi, l’intérêt des Etats-Unis d’Amérique ne coïncide pas avec ceux de la Citibank tout comme ce qui est bon pour la France ne saurait se confondre avec la bonne santé de BNP Paribas ou de la Société Générale.

Pire encore : ces mesures de sauvetage d’un certain nombre d’institutions financières tournent au favoritisme car, alors que les établissements fragilisés ( rappelons-le : de leur seul fait ) ont accès au crédit à des conditions préférentielles et défiant toute concurrence, les établissements sains et ne bénéficiant pas de l’assistance Etatique Américaine empruntent, eux, à des conditions nettement moins favorables et selon les tarifs du marché. Les établissements qui réussissent ainsi à obtenir le parapluie de l’Etat du fait de leur lobbying croulent quasiment sous le poids des liquidités Gouvernementales alors que, paradoxalement, les institutions saines et solvables doivent assumer le coà»t élevé de l’accès à ce même crédit.

Ce favoritisme manifeste du Gouvernement US qui départage souvent arbitrairement les heureux bénéficiaires des deniers publics de ceux qui n’en auront pas droit – grâce à leur bonne gestion passée – conditionne de facto le degré de profitabilité de ces entreprises : les marges des banques disposant de liquidités à bas prix étant forcément plus bénéficiaires que celles de leurs consoeurs qui doivent s’approvisionner sur les marchés. Il est donc plus intéressant aujourd’hui d’être un établissement bancaire vacillant et sur le point de faire banqueroute que d’être une institution au bilan solide.

La règle du jeu du capitalisme – en fait la loi du marché – se retrouve ainsi complètement brouillée car la compétition entre établissements sains et établissements bénéficiant de l’assistance respiratoire de l’Etat est faussée. Les premiers étant à l’évidence pénalisés tout comme l’est le transfert de richesses depuis les établissements en voie de disparition vers ceux encore opérationnels, transfert supposé se matérialiser dans des conditions usuelles de marché.

Pourquoi ne pas dépasser le stade du débat pour ou contre les nationalisations qui occupe tant analystes et observateurs car en effet en vertu de quelle logique les banques encore solides ne pourraient-elles s’approprier légalement certains secteurs encore profitables des banques empêtrées sous des masses d’actifs douteux? L’Etat doit effectivement envisager la liquidation forcée d’un certain nombre d’institutions tout en permettant aux établissements encore solides d’acquérir des lambeaux de la banque déclinante : cette curée étant indispensable à la sélection naturelle.

En réalité, tout comme la Réserve Fédérale Américaine avait été crée par les grandes banques et pour les grandes banques, le Secrétaire d’Etat au Trésor Geithner n’est que le protégé de son prédécesseur sous Clinton, Robert Rubin, lui-même ancien patron de Goldman Sachs. Dans ces conditions, pourquoi s’étonner de la promptitude de l’administration US actuelle à sauver Citibank? De surcroà®t, l’interconnection des diverses entreprises du secteur financier Américain rend les établissements étroitement dépendants les uns des autres du fait des multiples fusions encouragées – voire forcées – par l’Etat l’an dernier.

Comment s’étonner alors de la grande circonspection adoptée par les autorités US – Républicaine et Démocrate – dans le cadre de leurs discours en vue de ne pas déstabiliser ou semer le trouble dans les marchés? Cette attitude consistant à dissimuler certains données cruciales à des marchés censés ingérer – puis refléter dans leurs prix – toutes sortes de nouvelles est-elle une attitude responsable de la part de nos autorités? Enfin, si les marchés réagissent de manière tellement irrationnelle que la seule parade soit de leur cacher des informations, ces mêmes marchés sont-ils encore compatibles avec la démocratie, en tout cas la démocratie telle que la conçoivent nos Gouvernants?