L’Histoire est toujours écrite par les gagnants

December 19, 2008 0 By Michel Santi

Comment ne pas se souvenir sans un pincement au cÅ“ur de cette période pas si lointaine mais bel et bien révolue o๠la quasi totalité des analystes, investisseurs et autres traders épiloguaient sur les “diminutions des risques de l’économie globale”, au mépris des Cassandres qui manifestaient de la méfiance et qui recommandaient de la circonspection vis-à -vis à l’euphorie économique, financière et boursière généralisées ? Cette majorité écrasante prétendait alors que les déséquilibres mondiaux n’étaient que la résultante naturelle d’une globalisation bienfaitrice alors qu’une minorité – réduite au silence – craignait que les Etats-Unis, qui avaient déjà du mal à attirer les capitaux suffisants pour combler leurs déficits en cette période bénie, ne se retrouvent dans une situation inextricable en période de ralentissement et en seraient peut-être réduits à vendre des pans entiers de leur économie pour survivre!

Les théoriciens de la globalisation débattaient pour évaluer si cette baisse généralisée de la volatilité macro économique était adéquatement reflétée sur les marchés boursiers. Effectivement, dans une conjoncture o๠la précédente bulle des valeurs technologiques avait été rapidement surmontée, o๠le cataclysme dà» aux déficits américains astronomiques maintes fois prédit par les mauvaises augures ne s’était jamais matérialisé et o๠les prix du Pétrole en constante progression n’avaient pu entraver l’économie US, les marchés boursiers semblaient encore et toujours sous évalués…Quel risque pouvait-il bien y avoir à s’endetter plus afin de rentabiliser encore et encore le capital? L’utilisation de l’effet de levier s’était généralisée affectant ainsi la globalité du spectre des investissements car le moindre des investisseurs se finançait désormais dans des Devises à faible taux d’intérêt pour placer plusieurs fois ce montant emprunté sur des instruments à haut rendement : quoi de plus naturel dans un contexte de volatilité maà®trisée? Laisser le cash dormir sur un compte relevait à cette époque du sacrilège : L’Histoire financière n’est-elle pas systématiquement écrite par les gagnants?

Ces comportements à risque ainsi que les abus ayant abouti à la crise des subprimes sont en grande partie imputables à l’attitude irresponsable de certaines Banques Centrales. Lors de l’implosion des valeurs technologiques à l’aube de ce siècle, la Réserve Fédérale Américaine présidée alors par Alan Greenspan – qui craignait selon ses propres termes une “déflation corrosive ” -, avait en effet persévéré jusqu’à ramener les taux d’intérêts américains à 1% en 2003. Les Etats-Unis réussissaient ainsi à se sortir par le haut de cette crise grâce à la flambée des prix immobiliers qui avait stimulé consommation et croissance. Pour autant, le pêché originel de la Fed de Greenspan fut d’avoir maintenu des taux d’intérêts à des niveaux ridiculement bas jusqu’à Juin 2004, longtemps après la résorption de la crise des valeurs technologiques. Greenspan a certes par la suite invoqué afin de se dédouaner l’épargne Asiatique massive ayant inondé de liquidités les Etats-Unis avec pour conséquence directe une pression baissière supplémentaire sur les taux américains, il n’en reste pas moins que des taux officiels à 1% ont sans le moindre doute encouragé toute une série de comportements à risque que nous payons aujourd’hui et dont il n’est pas possible d’exonérer l’ancien Président de la Fed.

L’économie n’étant pas une science exacte, les leçons du passé peuvent donc être précieuses et il est regrettable que Greenspan ne s’en soit pas inspiré ! C’est en effet Milton Friedman et Anna Schwartz qui avaient été les premiers à clairement mettre en évidence la responsabilité de nos Banquiers Centraux dans les crises financières à travers la publication d’un ouvrage retentissant en 1963, A Monetary History of the United States. Friedman et Schwartz révélaient le rôle de la Réserve Fédérale US, responsable selon eux du déclenchement de la Grande Dépression du fait de la hausse des taux d’intérêts américains après la dégringolade boursière de 1929. Ce livre fut en son temps un véritable pavé dans la mare car il révolutionna irrémédiablement la version selon laquelle la crise des années 30 était imputable à l’échec du capitalisme et du marché libre en mettant directement en cause l’attitude des bureaucrates de la Fed de l’époque et en démontrant que la dégringolade boursière d’Octobre 1929 n’était qu’un épisode de la crise…De fait, l’économie américaine – qui survécut plus ou moins correctement après le crack boursier – ne fut fragilisée qu’à partir du moment o๠la Fed laissa aller à la faillite une première banque, la Bank of the United States, pour “l’exemple”, induisant une réaction en chaà®ne qui devait emporter plus de 4’000 banques dans les années 30! Cette volonté de “punir les spéculateurs ” fut accompagnée par l’application d’une politique monétaire anti-inflationniste qui conduisit la Fed à relever de manière incroyable et par deux fois son taux d’escompte jusqu’à 3.5% en 1931 pendant que le système financier du pays, lui, se désintégrait et alors que la déflation constituait le danger immédiat.

Aujourd’hui, l’économie globale est en pleine déflation, les taux d’intérêts de la Réserve Fédérale Américaine proches du zéro absolu et nos Banquiers centraux, ayant épuisé toutes leurs munitions, en seront bientôt réduits à larguer, selon l’expression de Milton Friedman, des ballots de liquidités depuis des hélicoptères…