La Suisse et le monde réel

December 11, 2008 0 By Michel Santi

Mon premier est un pays enclavé en plein centre de l’Europe dont l’économie est dépendante des services financiers et des sports d’hiver. Mon second est une place financière dans la tourmente du fait d’une crise mondiale. Et mon troisième est une population sérieusement dans le doute mais qui ne parvient toujours pas pour autant à répondre à une question essentielle : pouvons-nous encore vivre dans notre isolement séculaire?

La conflagration financière mondiale ( encore loin d’être finie ) semble effectivement et petit à petit sortir la Suisse de sa léthargie, la déroute Islandaise ayant tout particulièrement sonné comme un réveil brutal. Petit pays transformé en Hedge Fund vivant qui avait tout misé sur les services financiers, l’Islande a frôlé il y a quelques semaines la faillite pure et simple et ne doit sa survie qu’à l’assistance du F.M.I. et à la charité intéressée de la Russie.

L’Islande – qui n’avait que trois banques importantes pour assurer son activité économique – n’est certes et de loin pas la Suisse, pays hautement industrialisé. Néanmoins, la brutalité de la crise financière universelle devrait forcer les esprits intelligents à se demander si le vaisseau-Suisse peut, seul au milieu de l’Océan, lutter contre une tempête d’une singulière virulence qui a déjà mis à genoux des pays autrement plus puissants qu’elle comme la Grande Bretagne et les Etats-Unis…

La Suisse est toujours le coffre-fort de la richesse mondiale mais d’une richesse irrémédiablement entamée par une crise sur laquelle la Suisse n’a aucune espèce de contrôle! Dans ce contexte, la Suisse ne peut plus tirer aucun avantage – ni aucune fierté – de son isolement car elle est loin d’être immunisée vis-à -vis de cette tourmente, comme elle l’avait effectivement été à l’occasion d’autres types de tempêtes par le passé.

Certains Suisses se plaisent encore à conserver cette image carte postale d’un peuple fier, retranché dans ses bastions médiévaux, chassant ici les Savoyards, courbant là l’échine, mais sans rompre, contre l’envahissement Napoléonien : image qui n’est plus qu’une vue de l’esprit idéalisée n’ayant strictement plus rien à voir avec la réalité de notre monde. Les acteurs de la finance ne sont-ils pas docilement en train de remettre les clés des fleurons bancaires Suisses aux fonds souverains Proche Orientaux? Considérées encore dans un passé récent comme les turbo réacteurs de l’économie Helvétique, l’UBS et le Crédit Suisse dont l’addition des bilans représentait – à la belle époque – sept fois le P.I.B. du pays, ne doivent en effet leur survie qu’aux recapitalisations étrangères et à la respiration artificielle laborieusement prodiguée par les deniers publics. L’UBS, vaisseau amiral et établissement financier Européen à avoir accumulé les pertes les plus phénoménales, a ainsi vu sa capitalisation boursière fondre de près de 70% pendant que l’Indice boursier SMI régresse de 31% depuis le début de l’année, que le P.I.B. national se contractera de l’ordre de 0.3% en 2009 et que le taux du chômage ( 2.7%) connaà®t en cette fin d’année 2008 sa plus forte augmentation en cinq ans…

Quant au secret bancaire, il est désormais comme un panier percé prenant l’eau de tous les côtés : De ceux qui mettent étrangement en relation secret bancaire et crise financière aux plus hautes autorités Allemandes qui souhaitent ajouter le nom de la Suisse sur leur liste noire des paradis fiscaux, oubliant que les paradis fiscaux n’existeraient pas sans les enfers fiscaux! Evoquons toutefois le procès intenté par le Gouvernement Américain à l’encontre de l’UBS accusée – et plaidant coupable – d’avoir encouragé 20’000 contribuables US de frauder leur fisc et admettons néanmoins que les abus de certains banquiers facilitent grandement la tâche des détracteurs de secret bancaire…

Le traditionalisme Suisse risque fort de céder sous les multiples pressions extérieures et le pays n’est plus en état de faire cavalier seul. N’a-t-on pas vu tout récemment la Banque Nationale Suisse sommée par la Banque Centrale Européenne de fournir de la liquidité en Francs Suisses à des débiteurs hors de Suisse? La Suisse est une nation de taille moyenne – au niveau équivalent à la Belgique -, dont le P.I.B. (inférieur à 500 milliards de Francs) est pour moitié constitué de ses exportations, lesquelles exportations sont destinées pour plus de 60% à l’Union Européenne…De fait, un écheveau extrêmement dense d’accords couvrant des domaines vastes et variés lie le pays à l’Union mais la Suisse se retrouve tout de même coincée, sans aucun pouvoir décisionnaire car totalement exclue – de sa propre volonté – des centres névralgiques de l’Union. Pourtant, la date du 12 Décembre liera encore plus son sort à l’Europe car, à partir de cette date, les douanes suisses ne seront plus contrôlées!

Toujours est-il que les vieux réflexes sont encore tenaces auprès d’une portion importante de Suisses irréductibles craignant de perdre leur souveraineté dans un monde en pleine mutation o๠les termes de “nation” et de “nationalité” ne sont plus que des concepts désuets. La Suisse n’est plus cet à®lot bucolique de prospérité et de neutralité, elle est à présent plus que jamais engagée dans la rude bataille pour la survie de ses citoyens et ce dans une conjoncture o๠elle a tout à perdre si elle reste dans son superbe isolement.