Errare europeanum est!

Errare europeanum est!

December 1, 2014 0 By Michel Santi

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Les discussions et les questionnements sont sans fin quant à l’efficacité des baisses de taux quantitatives (QE), quant à savoir si elles sont dangereuses pour l’économie dans le sens où elles favoriseraient les bulles spéculatives. Mais en premier lieu, leurs détracteurs brandissent l’argumentation asymétrique selon laquelle il vaudrait mieux que nos économies connaissent une légère déflation de 1% (c’est-à-dire une inflation négative de 1%) sans QE qu’une inflation de 3% en présence de QE, qui dépasserait donc le plafond de 2% usuellement toléré par les banques centrales. D’une certaine manière, cette opposition aux QE est compréhensible car la création monétaire est – intuitivement – inflationniste. Pour autant, et en dépit des milliers de milliards crées, imprimés, recyclés dans les Bons du Trésor et injectés dans les banques, l’inflation peine considérablement à se matérialiser au sein des nations dont la banque centrale a entrepris ces QE (parfois dans le cadre de multiples programmes comme aux Etats-Unis ou au Japon). Elle cède même la place en bien des pays à la déflation.

Depuis 2008 aux Etats-Unis, en réalité depuis le début des années 2000 au Japon qui fut le premier pays à les avoir inauguré : toutes ces années d’une expérience inédite et révolutionnaire de QE commandent aujourd’hui de se poser une question simple, mais terriblement déstabilisante. Et si les taux d’intérêt bas étaient en réalité promoteurs de déflation? Inversement, et si – sous certaines conditions et dans un certain contexte-, la hausse des taux stimulait la croissance économique? L’inflation reste-t-elle basse – voire la déflation survient-elle – précisément car les taux d’intérêt sont à zéro? Les précieuses inflation et reflation sont-elles directement proportionnelles aux taux d’intérêt? En d’autres termes, redémarrent-elles à mesure que les taux sont remontés? Questions légitimes, débat de spécialiste sans fin, qui tétanisent tant les banques centrales que les experts qui les conseillent, et qui contribuent à retarder d’autant la reprise de nos économies en crise depuis 2007.

Cependant, il existe une solution maintes fois mise en oeuvre et qui permet de relancer avec certitude et l’économie et l’inflation. Cette voie alternative – nullement dépendante des banques centrales – consiste en l’adoption d’une politique budgétaire appropriée, que tout le monde devine, que les étudiants en sciences économiques apprennent dès leur première année, mais que nul n’ose évoquer, et encore moins recommander! Nos nations occidentales n’ont ainsi pas lésiné à faire un usage combiné de la politique monétaire (donc à faire appel à leur banque centrale) et de la politique budgétaire dans la gestion de leurs économies respectives tout au long des années 1950, 60 et 70. Elles ne reléguèrent pas, par la suite, la politique budgétaire au second rang parce qu’elles la jugèrent inefficace, mais parce que la politique monétaire se révélait être un levier plus efficient pour la relance et surtout un instrument plus pratique à l’usage. En réalité, la méfiance vis-à-vis de la relance budgétaire masquait une aversion profonde envers l’Etat: de cet Etat qui ne pourrait qu’occuper une place prépondérante dans l’économie s’il était appelé à la soutenir massivement.

La bonne gouvernance exige pourtant de faire appel aux deux leviers qui sont évidemment complémentaires. Il revient en effet à l’Etat d’intervenir et d’appliquer une politique budgétaire expansionniste afin d’atténuer les effets de la récession, dès que la banque centrale se retrouve prise au piège du taux zéro. Pour autant, le comble de la schizophrénie ne fut atteint qu’avec l’Union européenne qui, à la faveur du lancement de l’euro, devait inaugurer une formule étrange et aberrante selon laquelle la politique monétaire serait définie par un organisme supra-national (la Banque centrale européenne). Le seul et unique instrument autorisant le contrôle de la demande agrégée encore à disposition des Etats étant la politique budgétaire encadrée par des critères dont l’objectif non avoué était de leur interdire d’en faire usage pour soutenir une économie à la dérive. Cette architecture européenne, qui faisait donc totalement fi du levier budgétaire, consacrait ainsi un authentique fétichisme des déficits qui se devaient – quoiqu’il arrive – d’être maintenus en deçà de limites très claires. Cette paralysie de facto sur le plan budgétaire des nations européennes combinée à leur privation et à leur abdication de tout pouvoir monétaire (monopole de la BCE) parvint à enfanter une sorte de clone, pur produit de cette Europe néo libérale.

En effet, les Etats n’avaient dès lors plus aucun pouvoir, et notamment plus celui de dépenser pour soutenir leurs citoyens et leur économie lorsque la conjoncture se dégradait. Tant pis si cette super orthodoxie – qui consacrait donc le dogme de l’équilibre budgétaire – faisait mine d’ignorer qu’il est pourtant si précieux pour un gouvernement de faire usage du levier fiscal et budgétaire et, ce, dans les deux sens: pour stabiliser et stimuler une économie en récession, mais également pour la tempérer en cas de surchauffe. Les Etats et leurs gouvernements respectifs étaient donc priés de se comporter comme une bonne ménagère économe qui gérait parcimonieusement son budget. Il leur fut donc impossible de mettre à profit le levier fiscal dans le cadre de la crise financière, alors même que ce puissant instrument fonctionne admirablement. N’a-t-il en effet pas produit des effets catastrophiques en contribuant de manière décisive à faire plonger les économies en récession? C’est évidemment de l’austérité qu’il s’agit ici, qui se révèle – en creux – la démonstration la plus parfaite de l’efficacité du levier fiscal et budgétaire… Du reste, ne nous y trompons surtout pas car l’accalmie décisive et définitive de la crise financière et des dettes souveraines européennes n’est en rien redevable à cette rigueur budgétaire, voire à cette famine budgétaire s’agissant des nations européennes périphériques. Elle doit en revanche tout aux discours et aux actions déterminées de la BCE et de son Président.

Si certains estiment – peut-être à raison? – que les banques centrales en ont trop fait et que les baisses de taux quantitatives ne sont plus optimales, car leurs effets sont déjà escomptés, et donc naturellement moins efficaces, dans un monde où pratiquement tout est anticipation et extrapolation. Que ces mêmes opposants farouches aux QE et à l’activisme des banques centrales plaident alors pour une politique budgétaire et fiscale appropriée. Ou alors que cette dernière ne soit à tout le moins pas retournée contre l’économie par austérité interposée… Que la macro économie récupère son instrument fiscal lui ayant été confisqué par les fétichistes des déficits! Car, en période où les taux d’intérêts sont au zéro absolu comme ils le sont aujourd’hui, seuls des stimuli fiscaux et budgétaires sont susceptibles de ressusciter les fondamentaux de notre économie. Quant aux fameux critères et règles budgétaires dont l’écrasante majorité des européens est persuadée qu’ils se doivent être respectés. Quant à la signature de la France, ou de l’Italie, ou de l’Espagne apposée au bas d’une page d’un Traité qu’il faut honorer. Comme les lois qui font la promotion de la récession et de la misère sont de mauvaises lois, elles doivent être à l’évidence modifiées, car il arrive aussi aux faiseurs de lois de se tromper.