Les dieux de la Finance

April 18, 2010 0 By Michel Santi

Forte de dépôts de l’ordre de 800 milliards de dollars, la Citibank régnait en maitresse quasi absolue avant la crise. L’intervention du Secrétaire d’Etat US au Trésor de l’époque, Robert Rubin, qui avait étouffé un projet de loi de sa propre Administration Démocrate ayant pour effet de diviser et de clairement distinguer les établissements financiers à vocation commerciale des banques d’investissement avait autorisé la Citibank à opérer en toute légalité une savante jonction combinant banque commerciale traditionnelle et spéculation massive sur Wall Street et marchés financiers globaux.

En réalité, cette firme n’était pas seulement une “too big to fail”: c’était également une entreprise beaucoup trop mastodontique pour être dirigée de manière saine et rationnelle, une sorte de “too big to govern”… Effectivement et dès 2002, Citigroup fut de tous les scandales financiers, d’Enron à Worldcom en passant par des délits d’initiés et autres conflits d’intérêts impliquant certains de ses responsables ou analystes … tant et si bien qu’il fut aussi un des établissements financiers les plus atteints par la crise des subprimes puisqu’il ne survécut qu’au prix d’injections de centaines de milliards de dollars prélevés sur le contribuable de son pays et ce sans mentionner les garanties et prêts consentis afin de lui épargner la faillite!

Etrange dérive d’une mégabanque dont la direction et le conseil d’administration étaient régulièrement adulés par la presse et par leurs alter ego car considérés comme une des plus brillantes équipes dirigeantes de la finance universelle. Qui a oublié Chuck Prince, son président arrogant de conseil d’administration ayant néanmoins dà» être limogé en 2007 à cause des pertes monumentales de son établissement ou l’incontournable Robert Rubin, ancien Secrétaire d’Etat au Trésor nommé membre du conseil d’administration et directeur exécutif jusqu’à ce qu’il soit poussé vers la sortie en 2009 sous la pression des critiques et de la quasi déconfiture de sa banque?

Eminents personnages qui, interrogés récemment par le Congrès Américain dans le cadre d’un comité constitué afin d’enquêter sur les raisons de la crise, affirmaient “comme beaucoup d’autres”, ne pas avoir “prévu l’effondrement sans précédent du marché” (aux dires de Prince) en dépit de produits structurés et de titrisations systématiques d’actifs toxiques détenus à leur bilan en quantités industrielles… “C’est l’ensemble de la profession qui n’a pas perçu le potentiel négatif de cette crise”, dira même à ce comité un Robert Rubin faisant complètement abstraction de ses responsabilités vis-à -vis des disfonctionnements ébahissants de cette naguère première banque mondiale qu’il co-dirigeait alors même qu’il était supposé maitriser parfaitement la gestion des risques du fait de sa position dominante de Président de Goldman Sachs … qu’il occupait avant de devenir Secrétaire d’Etat US au Trésor.

Comment ne pas éprouver dès lors compassion et compréhension envers ces étoiles déchues ayant avoué leur impuissance face aux aléas du marché, responsables selon eux des dérèglements notoires et de la quasi implosion de Citigroup? Et comment ne pas être par ailleurs admiratifs par la perspicacité des dirigeants d’un autre groupe emblématique, Goldman Sachs, qui distribuaient en 2006 les titres subprimes à leur clientèle alors même qu’ils anticipaient la débâcle du marché immobilier Américain sur lequel ils spéculaient à la baisse pour leurs fonds propres?

Loin des paris unidirectionnels de Lehman, de Bear Stearns, de Merrill Lynch et tout particulièrement de Citigroup tous englués dans les subprimes, Goldman pouvait ainsi jouer comme sur du velours et gagner sur les deux tableaux: celui des commissionnements par le biais de ses ventes à l’attention de ses clients de ces actifs pourris tout en étant rémunérée par des marchés qui se rendaient progressivement compte des excès des valorisations immobilières. De même, Goldman réussissait-elle le tour de force de bénéficier de la garantie totale des CDS (credit default swaps) détenus dans ses livres grâce au sauvetage d’AIG qui avait émis ces même contrats d’assurance…

Ainsi, et pendant que la quasi totalité des institutions de Wall Street s’obstinait à ignorer les signes avant coureurs de la catastrophe des subprimes, Goldman Sachs – intronisé établissement le plus profitable de l’histoire de la Finance Américaine – créait et distribuait des CDO (collateralized debt obligations) liés à l’immobilier à ses principaux clients … alors qu’un de ses gérants les plus importants (Paulson & Co.) pariait sur l’effondrement de ces actifs et qu’un de ses responsables exécutifs (Fabrice Tourre) reconnaissait en Février 2007 dans un message électronique destiné à un ami que “le business des CDO est mort”!

Telles sont donc les recettes de bénéfices records enregistrés par l’effondrement des subprimes et du succès de Lloyd Blankfein, PDG de Goldman Sachs qui, ayant remplacé en 2006 Henry Paulson lui-même appelé à être Secrétaire d’Etat au Trésor de Bush, eut droit en 2007 – année de l’implosion du marché immobilier US – au plus important bonus de l’histoire de la Finance Américaine, soit 70 millions de dollars!

Selon l’expression même de Blankfein interrogé par un journal londonien, Goldman accomplissait ainsi le “travail de Dieu” dans le cadre de ses opérations obligataires. Dit autrement et dans les termes de Fabrice Tourre dans un mail de Janvier 2007: «Le bâtiment tout entier est sur le point de s’effondrer à n’importe quel moment maintenant. Seul survivant potentiel, le fabuleux Fab, debout au milieu de toutes ces transactions complexes, à fort effet de levier, exotiques, qu’il a créées sans forcément comprendre toutes les implications de ces monstruosités ! ! !»