Les banques centrales ont-elles perdu leur pouvoir ?

Les banques centrales ont-elles perdu leur pouvoir ?

January 17, 2012 0 By Michel Santi

Il fut un temps où les banques centrales n’avaient – quasiment – pas de comptes à rendre. Il fut également une époque où elles ne cherchaient pas à préparer et encore moins à ménager les opinions sur une modification à venir de leurs taux d’intérêts. Elles se retrouvent aujourd’hui dans la très inconfortable posture de devoir annoncer publiquement et avec plusieurs années d’avance comment évolueront leurs taux ! La Réserve Fédérale américaine sera ainsi la toute première banque centrale d’un pays majeur à livrer, à l’issue de sa prochaine réunion des 24 et 25 Janvier prochains, son calendrier concernant la remontée escomptée de ses taux pour les années à venir. Cette transparence masque néanmoins une réalité implacable pour la Fed (et pour les autres banques centrales occidentales) qui se débattent depuis quatre ans dans un contexte de taux d’intérêts exceptionnellement bas censés stimuler les économies dont elles ont la charge.  

 

 

En fait, ces banques centrales cherchent à innover par tous les moyens afin de redonner vie à nos économies alors que leurs munitions conventionnelles sont bel et bien épuisées du fait de taux proches du zéro depuis 2008. En déclarant à l’issue de son prochain comité directeur que ses taux d’intérêts resteront inchangés jusqu’au milieu de l’année 2013, la Réserve Fédérale espère ainsi provoquer un fléchissement du coût du crédit à long terme dans le but de doper  l’activité économique du pays. Autrement dit, après avoir pratiqué intensivement les baisses de taux quantitatives (consistant à imprimer de la monnaie pour acheter des obligations en circulation) avec les effets mitigés que l’on connaît, les banques centrales occidentales ont dû mettre en place des stratégies de communication, inédites pour de tels établissements publics.

  

Bien que très mal à l’aise dans cette palette de mesures fort peu orthodoxes, les banquiers centraux se sont donc résignés à en accepter les règles du jeu comme les conséquences, dont celle de subir une expansion potentiellement explosive de leur bilan. De gré ou de force, le non conventionnel est aujourd’hui devenu le pain quotidien de ces banques centrales et pour cause : les économies occidentales paralysées par des endettements massifs dans un contexte d’inflation négligeable les ont contraint à rivaliser d’imagination dans le but de ressusciter leurs croissances respectives.

  

Ce changement de paradigme que vit au quotidien le banquier central occidental qui constate le rétrécissement de sa marge de manœuvre fut pourtant initié dès le milieu des années 2’000 sous le règne d’Alan Greenspan. Le « maestro » devait ainsi constater l’érosion progressive de son pouvoir dès la fin de l’année  2004, époque où il se rendit progressivement compte de son échec à éviter la surchauffe de l’économie de son pays malgré des taux directeurs qui devaient entamer – sous son impulsion – un cycle de hausse assez abrupt. En effet, en dépit de taux d’intérêts remontés de 2.25 à 6.25% entre Juin 2004 et Juin 2006, les taux américains sur les longues périodes refusaient de suivre cette même pente ascendante, provoquant la perplexité de Greenspan qui qualifiait à l’époque ce phénomène d’«énigme» ! En réalité, les Bons du Trésor et autres actifs américains notés AAA bénéficiaient d’un afflux de liquidités tel que les rendements de ces obligations à long terme déclinèrent mécaniquement alors que la Fed tentait au contraire de les propulser afin de ralentir l’euphorie économique ambiante. L’appétit pour ces papiers valeurs américains devait encourager Wall Street à fabriquer de toutes pièces de nouvelles obligations AAA – les subprimes – qui suscitèrent rapidement l’engouement que l’on sait…

  

En réalité, cette inondation de liquidités en direction des placements obligataires américains devait constituer un levier idéal à disposition de la Chine qui pouvait ainsi stimuler à volonté cette économie qui était également sa meilleure cliente. L’effet collatéral de cette boulimie asiatique sur les instruments obligataires américains devait se traduire par une destruction du monopole de la Réserve Fédérale sur ses propres Bons du Trésor et donc sur la définition de ses propres taux d’intérêts ! Ainsi, les achats frénétiques de papiers AAA émanant d’Asie sapaient toutes les tentatives désespérées de la Fed à élever ses taux afin de brider une économie menaçant de former des bulles spéculatives… qui devaient finalement imploser dès 2007. La toute puissante Réserve Fédérale U.S. avait donc abdiqué une partie substantielle de son pouvoir au profit d’institutions et d’investisseurs étrangers.

  

La crise existentielle que traversent aujourd’hui nos banquiers centraux s’est donc déclinée en deux temps : un premier (entre 2004 et 2007) où ils ne furent plus seuls maîtres de leur politique monétaire et un second épisode (initié en 2008) qui devait mettre en scène l’épuisement de toute leur force de frappe qui dut les contraindre à se reporter sur le seul pouvoir encore à leur disposition, c’est-à-dire la communication.